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Le chanteur Damien Saez, digne héritier de la poésie française ?

Damien Saez © David Bakhoum
Damien Saez © David Bakhoum
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Un des seuls artistes modernes à porter haut les couleurs de la langue française dans toute sa richesse et sa subtilité.

« La beauté sauvera le monde ». Reprenant cette formule de Dostoievski, Jean-Pierre Siméon a publié en 2015 un ouvrage malheureusement passé inaperçu, la Poésie sauvera le monde. Agrégé de lettres modernes, auteur d’une vingtaine de recueils de poésie mais également de romans, de livres pour la jeunesse ou de pièces de théâtre, cette personnalité atypique est aujourd’hui directeur artistique du Printemps des poètes. Le propre de cet essai est de dénoncer le manque de poésie du monde moderne, qui réduit et donc déforme notre perception du monde.

La langue française existe-t-elle encore ? 

« La langue technologique des experts en tout genre, la langue technoscientifique qui rationnalise le réel et notre rapport à la vie (a-t-on jamais autant entendu parler de « rationalisation ? »), la langue d’usage courant uniformisée, infiltrée de toutes parts par les deux premières, elles-mêmes asservies à la langue dominante de la domination économique […] » écrit ainsi Jean-Pierre Siméon. L’intuition de l’auteur pose inévitablement cette question : qui aujourd’hui défend encore cette conception du monde ? Damien Saez pourrait être de ceux-là. Digne héritier de la poésie et de la chanson française, ce chanteur engagé, est l’un des seuls artistes modernes à porter haut les couleurs de la langue française dans toute sa richesse et sa subtilité.

« C’est pas la prière du Bon Dieu que nous chantons c’est celle de nos enfants libres sous leur crayon. » Extrait d’un morceau récemment écrit en hommage aux victimes du 11 janvier 2015, tous les gamins du monde, cette sentence résume le drame de Saez et de toute une génération. Toute l’œuvre de cet artiste anticonformiste exprime le mal-être d’une génération confrontée à l’absence de sens proposée par la société occidentale moderne et au retour d’une violence que l’Europe avait cru définitivement repoussée hors de ses frontières. Les textes de Saez sont imprégnés des « idées chrétiennes devenues folles » selon la prophétique formule de Chesterton. Il ne perçoit pas ce qu’ont mis en avant Saint Augustin, Pascal ou Soljénistyse et que résumait Dostoievski (encore lui) dans cette phrase tirée des frères Karamazov : « Si Dieu n’existe pas tout est permis ». Le chanteur, à l’image de beaucoup de ses contemporains cherche des solutions dans les maux qui ont mené notre pays à la situation actuelle. Faire l’apologie de Camus, Charb Wolinsky et toute l’équipe de l’équipe de Charlie Hebdo revient à tomber dans le piège que dénonçait Albert Einstein : « Ce n’est pas avec ceux qui ont créé les problèmes qu’il faut espérer les résoudre ».

Ce n’est pas en niant son existence qu’on repousse le danger 

« Ils n’étaient pas guerriers mais sont morts au combat » chante Saez dans un autre morceau, les enfants du paradis, dédié aux victimes de la tuerie du Bataclan. Pierre-André Taguieff rapporte dans son ouvrage sur Julien Freund un dialogue avec Jean Hippolyte lors de la soutenance de thèse du philosophe en 1965. Celui-ci répond à son interlocuteur qui conteste sa vision des rapports entre amis et ennemis : « Écoutez, Monsieur Hippolyte, vous avez dit […] que vous aviez commis une erreur à propos de Kelsen. Je crois que vous êtes en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. ». Quel lien entre Julien Freund et Damien Saez ? Le premier dénonce l’erreur du second, qui pense repousser le danger en niant son existence.

« Si vous connaissez vos ennemis et que vous vous connaissez vous-même, mille batailles ne pourront venir à bout de vous. Si vous ne connaissez pas vos ennemis mais que vous vous connaissez vous-même, vous en perdrez une sur deux. Si vous ne connaissez ni votre ennemi ni vous-même, chacune sera un grand danger. » Plus de 25 siècles après sa parution, L’art de la guerre de Sun Tsu reste d’actualité. La situation actuelle de la France découle de l’aveuglement ou de la négation par une grande partie des élites européennes sur l’essence de leur civilisation et l’identité de ses ennemis. Nommer ses ennemis d‘abord. La France est en guerre avec des musulmans, elle n’est pas en guerre avec les musulmans. L’islam est un monde complexe, au sein duquel cohabitent chiisme, soufisme sunnites et toutes leurs variantes. Mais une analyse historique de l’islam comme système politico-religieux fait ressortir des excès qui ne peuvent être imputés à de simples conjonctures. Le rapport à la violence, aux femmes, à la laïcité, au peuple juif sont autant de points d’achoppements. La France ne peut attendre que l’islam se réforme, elle doit le pousser à le faire.

Nous avons tourné le dos à l’Esprit et embrassé tout ce qui est matériel

« Nous avons tourné le dos à l’Esprit et embrassé tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. Le nouveau mode de pensée qui est devenu notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. » Quelle meilleure illustration du véritable défi qui attend la France que le prophétique discours prononcé par Alexandre Soljénitsyne à discours à Harvard ? Le géant russe domine son siècle et annonce la célèbre apostrophe que Jean-Paul II adressera 3 ans plus tard : France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? Nous devons, et personne n’en est exempt regarder au fond de notre âme collective et individuelle. Nous rappeler  ce qu’il est facile d’oublier : la violence et la haine qui se déchaînent sont d’abord et avant tout l’expression du mal qui sommeille en chaque homme. Constater que le monde sans Dieu l’a remplacé par des idoles meurtrières : l’argent, la race, la lutte des classes. Admettre que nazisme, communisme, libéralisme ou le consumérisme sont les enfants d’un même père, le matérialisme athée. Repenser notre rapport au plus faible, qu’il soit le réfugié, l’enfant à naître ou l’ancien.

« Toute barbarie naît du refus de la nuance, et inversement, toute nuance manifestée est le gage de la liberté » écrit Jean-Pierre Siméon. Reconnaître aux poètes comme Damien Saez le talent et le mérite de dénoncer l’enfer tout en criant que c’est la mort de Dieu qui met en danger nos enfants, c’est précisément choisir la nuance et la liberté.

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