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Le mot de la semaine : « jungle »

© PHILIPPE HUGUEN / AFP

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Alexis Bétemps - Publié le 28/10/16

La "loi de la jungle" à Calais ?

Le démantèlement de la jungle de Calais a occupé une grande place dans l’actualité de la semaine. On sait que le terme de « jungle » ne plaît pas aux associations qui viennent en aide aux clandestins qui, depuis presque dix ans, vont et viennent dans ce lieu à la frontière du pays. En outre, il peut sembler difficile d’imaginer une végétation tropicale dans le Calaisis, région peu fameuse pour la chaleur de son climat. L’emploi d’une métaphore rapidement popularisée par les journalistes révèle pourtant les significations inconscientes qui l’accompagnent.

La jungle (qu’il convient de prononcer « jongle » si l’on veut s’exprimer dans le respect des règles phonétiques) a été popularisée en Europe par les nouvelles de Rudyard Kipling. Son célèbre Livre de la Jungle publié en 1894 demeure très peu lu à ce jour, sans doute privé d’un plus grand lectorat par la popularité de son adaptation en dessin animé. Les histoires ne s’y déroulent pourtant pas toutes en Inde, et certaines ont par exemple pour théâtre les glaces de l’Alaska.

La jungle de Kipling est donc déjà plus vaste que celle des premiers colons anglais parvenus au Bengale : elle est avant tout synonyme d’éloignement et d’inhospitalité, qu’il s’agisse de la banquise ou des forêts. Contrairement à l’image médiévale du danger que pouvait évoquer Broceliande pour les Européens, la jungle du XIXe siècle souffre de son humidité, de sa chaleur et de son étrangeté. Aux bêtes sauvages que nous connaissions déjà (tels le loup) s’ajoutent les insectes et les serpents, ces menaces discrètes et invisibles, rampantes et perfides.

Rien d’étonnant à ce que l’on ait choisi d’employer le terme dans l’expression « loi de la jungle », afin d’évoquer l’anarchie que provoqueraient supposément l’abandon des lois qui régissent la société, et la perte des règles de vie commune. L’adage populaire a ainsi offert une seconde vie aux fictions philosophiques de l’état de nature hobbesien, remplaçant le loup qu’est l’homme à lui-même par un tigre. Au fondement de la pensée politique libérale, la jungle offre la justification première de toute érection de barrières normatives.


Lire aussi le mot de la semaine dernière : « mars »


Ce qu’oublie l’homme effrayé par le loup, et que Rousseau ne manqua pas de rappeler à Hobbes, c’est que la jungle, si elle ne connaît aucune loi, ne s’en porte pas moins bien pour autant. L’harmonie y est préservée, les espèces cohabitent dans l’équilibre que leur impose leurs rôles respectifs dans la hiérarchie des prédateurs et des proies, perpétuant leurs races depuis des millénaires. La jungle ne connaissait pas la déforestation jusqu’à récemment.

Il faut attendre l’orgueil utilitariste de l’homme et ses terreurs mal domptées par une morale politique incertaine pour que la jungle, jusque là paisible, devienne, par le regard inquiet qu’il porte sur elle, un lieu de chaos et de destruction. La jungle, ce n’est pas l’homme redevenu bête, mais le chien domestiqué qui, par la fenêtre de la maison où on le nourrie et le dresse, se rie du loup qui domine les montagnes au-dehors.

Tous les hommes ne sont pas aussi loups, et quelques un semblent même plus proches de l’agneau lorsqu’ils tombent dans la gueule de leurs congénères. Il y a sans doute des jungles où il ne fait pas bon vivre, mais où l’homme, privé de sa reconnaissance sociale, se redécouvre capable de vivre, dans un équilibre certes excessivement précaire et qu’un rien suffit à rompre, avec ses semblables.

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