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Ne laissons pas saint Augustin dans un placard !

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Jean Duchesne - Publié le 28/08/16

Le grand évêque d’Hippone ne nourrit pas le pessimisme, mais l’intelligence

Le 28 août tombe cette année un dimanche (le 22e du temps ordinaire), ce qui permet d’escamoter la fête de saint Augustin d’Hippone (354-430), inscrite au calendrier ce jour-là. D’aucuns trouveront que ce n’est pas plus mal, car ce théologien de l’Antiquité, longtemps considéré, avec saint Thomas d’Aquin au Moyen Âge, comme le plus décisif dans l’Église latine, est aujourd’hui jugé plutôt encombrant. Il lui est reproché un certain pessimisme qui pousse à un rigorisme décourageant, avec l’accent mis sur le péché originel qui paraît frapper d’impuissance la liberté humaine, et un solide mépris des réalités d’ici-bas, en particulier de la sexualité sur laquelle on disserte aujourd’hui à n’en plus finir. Il aurait imposé à des générations de chrétiens sur un bon millénaire et demi la culpabilité que lui auraient inspirée ses frasques et tâtonnements de jeunesse après une conversion qui l’aurait laissé dans un état permanent d’exaltation intransigeante. Bref, Luther et Calvin mais aussi (pendant qu’on y est) la discipline de la Contre-Réforme, le jansénisme et le raidissement catastrophique de l’Église contre l’humanisme et la « modernité », tout cela ce serait de sa faute !

1. C’est parce qu’il est fait pour aimer que l’homme est libre

L’ennui est que ces accusations ne tiennent pas la route. Le reproche de rigorisme tombe quand on regarde le combat mené par Augustin contre les donatistes. C’était des gens très pieux qui soutenaient qu’il fallait rebaptiser celles et ceux qui avaient cédé aux persécutions de l’Empire romain. Mais un bon théologien sait qu’aucune faiblesse humaine (ni d’ailleurs aucune force) ne peut annuler le baptême, qui est un acte de Dieu où l’homme n’est pas rendu infaillible, mais garde toujours la possibilité de revenir et de se convertir. Ce n’est pas du laxisme, et simplement une interprétation rigoureuse de la puissance du sacrement et de la permanence de l’offre du pardon réconciliateur.

Quant au péché originel, ce n’est pas une invention de l’évêque d’Hippone ! On le trouve déjà explicitement chez saint Paul (Romains 5, 12-19), qui lui-même le tire du Premier Testament (Genèse 3), et surtout de la notion du Messie, Serviteur souffrant, mais salvateur (Isaïe 42-53). C’est la réponse à l’inévitable question : si le Christ est le Rédempteur, de quoi nous libère-t-il  et comment ? Si Augustin en vient à développer cette doctrine où le péché est en quelque sorte l’envers du salut, c’est en réplique au moine irlandais Pélage, qui remporte un certain succès en affirmant que la création n’est pas corrompue au point d’empêcher l’homme de se rendre juste en pratiquant la vertu. L’ironie est que Pélage emprunte à un traité sur le « libre arbitre » écrit par Augustin contre les manichéens, avec lesquels il a un temps fricoté et pour lesquels l’homme est perpétuellement tiraillé, sans pouvoir pencher ni d’un côté ni de l’autre, entre le bien et le mal qui sont de force égale.

La pensée de saint Augustin peut donc être déformée si l’on n’en retient qu’un seul aspect. Contre les manichéens, il soutient, avec un optimisme fondé sur la transcendance de Dieu, que le bien voulu par celui-ci est plus fort que le mal nécessairement contingent, que le salut est donc possible et que l’homme est appelé à y consentir par la foi et à y collaborer dans ses « œuvres ». Et contre l’excès d’optimisme du pélagianisme, il précise que l’aide de Dieu reste nécessaire: c’est ce que l’on appelle la grâce, autrement dit un don gratuit ou gracieux, qui ne se substitue pas au mérite personnel mais le stimule au-delà de ce que permettrait la nature encore en partie sous l’emprise du mal.

Ce qu’enseigne saint Augustin est ainsi finement balancé, et cela explique à la fois l’audience que ses écrits ont gardée au fil des siècles et le risque de distorsions si l’on perd de vue la dialectique dont ses différentes affirmations ne peuvent être isolées. Si ce que l’on a appelé l’augustinisme est aujourd’hui un peu passé de mode, c’est peut-être parce que cette pensée n’est pas réductible à un système simplificateur. Si l’on s’y plonge, on y trouve ce que l’on ne cherchait pas et l’on fait des découvertes qui peuvent libérer des problématiques dans lesquelles on tend à se laisser enfermer, par exemple ce pélagianisme moderne qu’est l’humanisme, ou cette nouvelle version du donatisme qu’est l’intégrisme.

2. La foi ouvre l’intelligence

L’itinéraire d’Augustin éclaire les tensions entre foi et raison. Ce qui l’empêche longtemps d’adhérer au christianisme, c’est une exigence intellectuelle dont les croyants de son temps se soucient apparemment peu. Il faut saint Ambroise, évêque de Milan, pour l’ouvrir à l’intelligence des Écritures au-delà de leur sens littéral et des traductions approximatives. Saint Augustin devient ainsi non seulement un exégète, un théologien et un des pères du monachisme occidental avec sa Règle, mais encore un personnage majeur de l’histoire de la philosophie. Il est le premier à pointer la centralité du sujet, du « je », ou « moi », non seulement dans la spiritualité (avec ses Confessions), mais encore dans la connaissance en général. C’est ce que développe Descartes avec son cogito et son doute. C’est encore ce que reconnaît explicitement l’école la plus marquante du XXe siècle : la phénoménologie, depuis Husserl jusqu’à Jean-Luc Marion en passant par Heidegger. Dans la même mouvance, la philosophie politique d’Hannah Arendt s’inscrit ouvertement dans le prolongement de La Cité de Dieu.

Il faut ajouter encore deux choses. La première est qu’il n’y a pas de réflexion plus poussée que la sienne sur l’amour. Voir son Commentaire sur la première épître de saint Jean (éd. Sources chrétiennes n° 75, au Cerf). On se limitera ici à une seule intuition : de même que Dieu est défiguré par toutes sortes de paganisme, l’amour (caritas, dilectio) qui est son être se trouve dénaturé dans toute une gamme d’idolâtries (appetitus, cupiditas, amor…).

Le second point à signaler est une langue splendide, qui supporte bien la traduction même si le latin d’origine est encore plus dense et stimulant, avec des formules comme :

– Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ; elles me retenaient loin de toi, ces choses qui sans toi n’existeraient pas !
– « Je veux comprendre avant de croire », me dit l’adversaire ; et moi je lui dis : « Crois d’abord et tu comprendras ».
– Prétendre aimer le Christ sans aimer l’Église qui est son Corps, c’est comme donner un baiser à quelqu’un tout en lui écrasant sciemment les pieds.
– Sans la justice, un État n’est qu’une entreprise de brigandage.
– Louons Dieu pour la beauté des corps qui nous séduit ici-bas et préfigure seulement celle de nos corps ressuscités, affranchis de leurs imperfections et leurs faiblesses mortelles.

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