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Le Brexit : une rupture historique

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François de Lacoste Lareymondie - publié le 09/08/16

Analyse à froid du référendum qui a secoué l'Union européenne.

Le calme de l’été doit nous permettre de prendre un peu de recul et de réfléchir sur un évènement que je qualifie de « rupture historique ».

Qu’on me pardonne cette emphase : je la crois justifiée. De fait, je m’inscris à rebours de la plupart des commentaires lus et entendus depuis deux mois. D’une façon générale, en France le niveau est médiocre parce que complètement formaté par les schémas reçus. Si l’on s’en tient là on n’a guère de chance de comprendre ce qui est en train de se passer, et moins encore de bien agir.

La démocratie britannique a bien fonctionné

Les Britanniques ont une autre conception de la démocratie que la nôtre. En effet, pour eux le souverain, c’est le Parlement. Le référendum est une procédure rare, atypique, et très inhabituelle. N’étant pas constitutionnellement formatée, celle-ci est aussi très souple et peut servir à n’importe quoi, mais n’est jamais décisionnelle. C’est son côté paradoxal ; mais c’est aussi ce qui fait sa force car elle peut servir à tout en laissant à chacun le soin d’en apprécier la pertinence et le degré de validité.

On peut dire que David Cameron, en y recourant comme il l’avait fait auparavant pour l’avenir de l’Écosse, a joué aux dés (ou au poker) ; qu’il s’était imprudemment engagé pour des raisons politiciennes internes ; et qu’il a perdu bêtement. On peut aussi, et à plus juste titre, reconnaître qu’il a senti la nécessité politique de trancher une question grave ; ce à quoi il s’était d’ailleurs engagé.

En effet, il était confronté depuis des années à une sourde révolte, principalement dans son camp mais pas seulement, contre la perte de souveraineté du Parlement. La vague montante menaçait de paralyser les institutions et la vie politique même des Britanniques. Pour y parer, depuis des années, dans les négociations européennes le gouvernement britannique demandait – et obtenait souvent – des régimes dérogatoires qui tentaient de préserver, au moins en apparence, cette souveraineté. Mais la contradiction avec la construction européenne et la vanité de ses dérogations, qui s’accompagnaient de complexités de plus en plus grandes et de moins en moins maîtrisables, n’endiguait rien.

La nécessité de crever un abcès politique

En bon chef de gouvernement, il a donc voulu crever l’abcès ; d’où une manoeuvre en deux temps :

– Premier temps (qu’on a un peu oublié), une tentative de modification du statut du Royaume-Uni au sein de lUnion européenne : elle a abouti à l’un de ces compromis européens habituels, totalement opaque, où chacun pouvait prétendre avoir obtenu (ou préservé) l’essentiel de ce qu’il voulait.

– Second temps, le référendum promis : il devait, d’une part s’appuyer sur le résultat de cette négociation, d’autre part obliger les travaillistes à basculer dans son camp pour lui fournir l’appoint nécessaire.

La manoeuvre a échoué deux fois. Le compromis s’est avéré inutilisable par son obscurité même et a rapidement disparu du débat. Mais puisqu’il en avait fait le préalable du référendum et qu’il avait dû y souscrire pour justifier de son succès, David Cameron s’est trouvé en porte-à-faux : après avoir dit pis que pendre de l’UE pour le négocier, s’appuyer dessus pour justifier le « Remain » sapait sa crédibilité aux yeux des électeurs. Quant aux travaillistes, il avait sous-estimé leurs contradictions internes résultant du choix d’un leader gauchiste personnellement opposé à l’UE, désigné d’une façon critiquable contre la majorité des parlementaires du parti et à rebours des procédures traditionnelles. Moyennant quoi, l’allié escompté a été totalement absent (on en voit aujourd’hui les conséquences sur le parti travailliste).

L’improbable victoire du Brexit

Malgré tout, David Cameron aurait quand même dû réussir. En effet, non seulement les Britanniques passent pour des gens pragmatiques qui auraient dû voir où est leur intérêt, mais les pressions en faveur du « Remain » ont été inouïes. Toutes les institutions les plus respectables du Royaume ont pesé de leur poids, à commencer par la Banque d’Angleterre, en passant par les Églises. Et, pire encore, les puissances étrangères, au premier rang desquelles les États-Unis, ont allègrement violé les règles de prudence et de décence vis-à-vis d’un pays souverain : l’intervention de Barack Obama en début de campagne a été invraisemblable. La seule à être restée en arrière de la main fut la Reine ; et, au-delà de la tradition de neutralité qui aurait pu céder devant l’importance de l’enjeu, cela a pu compter.

De plus, les partisans du Brexit n’ont pas fait une bonne campagne. Certes ils ont bénéficié du leadership de Boris Johnson et de ses dons de tribun, ainsi que d’une mise à l’écart du UKIP (UK Independance Party, le Parti pour l’indépendance du Rpyaume-Uni en français) comme représentant du mouvement. Mais en se focalisant sur l’immigration européenne (question sérieuse néanmoins : que l’on songe à l’impact du « plombier polonais » dans la campagne référendaire du traité constitutionnel chez nous, et maintenant à la question des travailleurs détachés), ils ont failli passer à côté du cœur du sujet alors que la première préoccupation des électeurs était bien la souveraineté du Parlement, et donc du Royaume-Uni, comme l’ont prouvé les enquêtes postérieures.

Une véritable rupture historique

En dépit de cela l’électorat britannique s’est massivement déplacé et a voté nettement – contrairement aux prévisions des sondages, comme d’habitude – en faveur du Brexit. Il fallait donc que la vague de fond fût extrêmement puissante pour que le résultat soit celui qu’il a été ; et il ne peut y avoir aucune ambiguïté sur sa cause et sa portée.

Si on laisse de côté les cas particuliers écossais et irlandais, ce qui ressort du vote c’est un clivage profond entre Londres et le reste de l’Angleterre. Or Londres est très largement sous l’influence de la City, c’est-à-dire du cœur de la finance mondiale, qui en a fait, avec succès d’ailleurs, un monde à part, et qui, depuis deux générations au moins, déterminait la politique européenne britannique, et à travers elle pesait directement et lourdement sur l’UE. Oui mais voilà ! la Londres d’aujourd’hui n’est plus l’Angleterre, pas même représentative du Royaume-Uni : le peuple britannique s’est autant révolté contre l’establishment financier et ses relais politiques que contre l’Union européenne en tant que telle.

C’est donc un levier majeur de l’histoire européenne contemporaine qui, pour la première fois depuis soixante ans et contre toute probabilité, vient de se briser ; et c’est en cela que nous venons donc d’assister à un acte de rupture de l’Histoire. Car, à l’inverse des référendums continentaux de ces dix dernières années, systématiquement escamotés quand ils allaient à rebours du « sens de l’Histoire », ce ne sera pas le cas du référendum britannique : les traditions politiques sont trop fermes et la vague est trop puissante pour que les dirigeants britanniques aient pu, ne serait-ce que l’imaginer un instant.

Dès lors le jeu est brutalement rouvert et toutes les cartes sont redistribuées.

Le virage britannique est clairement engagé

Dès le lendemain du vote, David Cameron en a tiré les conséquences et désormais le train roule sur d’autres rails. Contrairement à ce que certains espéraient sans doute secrètement, le virage britannique a été rapidement et fermement pris :

  • Theresa May a pris la suite de David Cameron en moins d’un mois et sans crise majeure au sein du parti conservateur ;
  • Sans égard pour ses préférences personnelles (bel exemple) elle a assumé le vote et se donne les moyens de réussir en constituant une équipe qui englobe toutes les composantes du parti et confie aux partisans du Brexit des postes clés dans la négociation de sortie ;
  • Enfin, et de façon très significative, le programme gouvernemental qu’elle a annoncé se situe à l’exact opposé de celui, « pro-City », sur lequel David Cameron avait été réélu il y a deux ans.

Theresa May dispose d’un atout qu’elle entend utiliser à son avantage : le temps. Certes, l’article 50 du Traité sur l’Union européenne enferme la négociation dans un délai de deux ans ; mais son déclenchement est à la main exclusive du pays sortant. Elle s’en sert pour préparer sa négociation. On le lui reproche ? On a bien tort. Les partisans du Brexit n’avaient pas de plan ? Évidemment : avec qui et comment l’auraient-ils préparé ? David Cameron avait interdit à l’administration d’y réfléchir pendant la campagne pour éviter de donner des armes à ses adversaires ? C’était de bonne guerre. Au fond, il n’y a là rien d’anormal, bien au contraire : la question posée était une question politique de principe, et c’est à ce niveau que la réponse a été donnée ; l’administration est là ensuite pour la mettre en œuvre. C’est ce que l’administration britannique va faire maintenant, avec toute la diligence qu’on lui connaît. Faisons confiance à l’esprit de discipline qui la caractérise : la négociation va être soigneusement préparée et sera ensuite fermement conduite. En la matière, ils ont du métier et s’avèrent redoutablement efficaces.

Le marais européen

Du côté européen, le contraste suscite de sérieuses raisons d’être inquiet quant à la suite.

Dans le concert des dirigeants, aucune voix ne s’est élevée dont on puisse dire qu’elle a perçu la portée de l’évènement et pris la mesure des questions posées. L’appel au « renforcement » de l’Union n’a pas de sens dans ce contexte et relève de l’incantation – ou de l’aveuglement.

Les discours des dirigeants européens sont cacophoniques. Le président français a d’ores et déjà remisé son exigence de rapidité pour s’aligner sur la chancelière allemande ; laquelle donne l’impression de vouloir plutôt temporiser et biaiser pour n’avoir pas à assumer une rupture et conserver les avantages qu’elle tire de la construction actuelle. Et entre ceux qui veulent tout faire pour garder quand même le Royaume-Uni « dedans » avec un statut sur mesure, et ceux qui veulent le « punir », le dessein d’une position commune de négociation risque de s’avérer aussi laborieux qu’ambivalent.

La Commission, qui revendique la conduite de la négociation, vient de nommer Michel Barnier comme négociateur. Certes, ayant été commissaire européen en charge des services financiers (tiens, tiens !…) il connaît la machine. Mais avec Jean-Claude Junker, nous aurons deux eurocrates – deux « eurolâtres » – à la manoeuvre, dont on peut craindre le pire en termes de compréhension politique. J’en veux pour preuve le traitement que la Commission vient d’infliger à la Pologne à qui elle reproche de violer l’État de droit parce que son gouvernement veut réformer sa Cour suprême, en engagent une procédure de sanction politique ! Mais aussi la toute récente déclaration de Jean-Claude Junker refusant de refermer les négociations d’adhésion de la Turquie ! Ce n’est pas l’indulgence – provisoire – envers les déficits espagnols et portugais qui corrigera cette impression.

Il serait vain de chercher à écrire un avenir qui est complètement ouvert. Mais soyons sûrs d’une chose : cet avenir appartient à ceux qui ont une vision politique, historique et stratégique, fondée sur une perspective longue et sur une pensée profonde enracinée dans leur culture, avec une personnalité assez forte pour naviguer au large dans des eaux inconnues. Les autres ne seront que des spectateurs.

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