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L’Europe en panne

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« Pourquoi ? Que faire ? », s’interroge Jean Duchesne à l’occasion de la Journée de l’Europe.

L’Europe n’intéresse plus guère aujourd’hui. Ses institutions sont critiquées. On rend leurs réglementations responsables de pratiquement tout ce que ne va pas dans les différents pays qui la composent. Les Britanniques sont tentés de s’en détacher. Ailleurs, on dénonce sa prétention de détenir des « valeurs » universelles, en soulignant son faible poids face aux « puissances » que sont les États-Unis, la Chine ou le néo-impérialisme russe.

Et pourtant, que serait l’Amérique sans les Européens qui s’y sont installés ? Que serait la Chine sans la combinaison du marxisme et du techno-capitalisme, l’un et l’autre venus de la péninsule compliquée qui prolonge l’Asie à l’Ouest ? Que serait le poutinisme sans rancune contre le libéralisme économique, politique et moral qui le refoule à la marge orientale de cette même péninsule auto-érigée en continent ? Et pourquoi est-ce là que les victimes des haines tribales et de la misère au Moyen Orient et en Afrique viennent chercher refuge ?

Pour comprendre ce paradoxe, il faut peut-être se rappeler comment l’Europe a pris une forme institutionnelle après la Seconde Guerre mondiale. Puisque ce traumatisme avait été causé par des idéologies, on a voulu les neutraliser en fondant la paix et la prospérité sur l’intérêt le plus concret, avec le pari que l’abolition des frontières économiques s’avérerait plus rentable que les rivalités entre nations pour le contrôle et l’exploitation des ressources. Le résultat est que tout le monde vit mieux et que personne n’est plus heureux. L’explication est que cet empirisme finalement matérialiste et bureaucratique, s’il prémunit en principe contre toute tyrannie, qu’elle soit totalitaire ou nationaliste, ne repose pas sur un idéal explicite.

Le seul qui, depuis les années 1950 et les convictions des Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi et autres Paul-Henri Spaak ou Jean Monnet (la plupart – mais pas tous – catholiques), ait trouvé quelque audience en s’efforçant de redonner « une âme à l’Europe », c’est Jean Paul II. En tant que Polonais, c’est-à-dire citoyen d’une nation artificiellement et brutalement séparée de ses racines à l’Ouest et à Rome, il était particulièrement conscient de la réalité, de la fécondité et même de la nécessité de la spiritualité commune développée au fil de plus de mille ans d’Histoire souvent tragique.

Pourquoi n’a-t-il pas été davantage écouté ? Sans doute parce qu’il n’a pas caché cette vérité que l’identité européenne est inséparable de la foi chrétienne que tous les peuples du continent ont partagée avant de la répandre dans le monde entier. C’est un fait « objectif », que néanmoins la sécularisation pousse à évacuer dans un passé révolu. On l’a bien vu lorsqu’il s’est agi de mentionner des racines religieuses dans le préambule d’une constitution européenne : la réponse a été négative, au nom de la séparation entre l’Église et l’État – et a fortiori entre une pluralité religieuse et une institution supranationale.

Il faut voir dans cette christianophobie (comme l’a nommée non pas un catho « tradi », mais le juriste juif américain Joseph Weiler), au lieu d’un obstacle à la restauration de « feu la chrétienté », un désaveu des « pères de l’Europe ». Ils l’ont voulue affranchie de toute idéologie, et qu’est-ce que cette volonté d’affirmer une identité en gommant une part décisive de ses origines, sinon une inquiétante marque de totalitarisme ? C’est la politique de Big Brother dans 1984 de George Orwell : on passe son temps à rayer de l’histoire tout ce qui pourrait démentir la propagande officielle au service des objectifs immédiats du pouvoir.

L’idéologie christianophobe apparaît dans le vide laissé par l’absence d’idéal

Bien sûr, les eurocrates tant décriés ne sont pas aux ordres d’un Big Brother impitoyablement inhumain. Le libéralisme en vigueur dans l’Union est une espèce de pragmatisme qui n’est ni le fruit ni la semence d’aucun idéal impérieux. Et c’est dans le vide ainsi laissé que se déploie de l’idéologie, dont la christianophobie (que l’on peut aussi appeler sécularisme) : une antireligion qui sert de religion de remplacement, bien plus intolérante que le christianisme dont elle n’est qu’une hérésie. Elle en retient en effet l’ « autonomie du temporel » (qu’on ne trouve nulle part ailleurs), mais nie la transcendance. Du coup, les « réalités terrestre » n’ont pas de source hors d’elles-mêmes. Elles ne sont autonomes que par rapport à rien et l’homme n’est plus qu’un résultat accidentel de leur fonctionnement mécanique et aveugle.

Ce sécularisme interdit de reconnaître que la liberté humaine a besoin d’un Créateur et Sauveur. Il empêche aussi de comprendre (désormais jusqu’à domicile du fait de la « mondialisation ») les autres cultures (et d’abord celle de l’islam) où le sacré et le profane s’entremêlent inextricablement. Mais, comme on ne se passe pas si facilement d’au-delà, l’ivresse technologique façonne de nouvelles idoles : le transhumanisme où il s’agit (pour une élite seulement) d’échapper aux lois de la nature ; et les intelligences artificielles présumées capables de tout gouverner avec une sagesse infaillible. Or les moyens de rendre plus agréable l’existence et de la prolonger indéfiniment ne suffisent pas à la justifier, et la soumission à des robots ne serait finalement qu’une abdication suicidaire.

Dans un tel contexte, il faut évidemment plaider et argumenter sans relâche à la suite de Jean Paul II. Mais sans se payer de l’illusion que la raison peut sans la grâce se libérer elle-même et devenir libératrice. Reste que le sécularisme n’est pas la sortie du christianisme, mais la dernière en date de ses maladies, pas plus mortelle que les précédentes. Il y demeure un fond, certes non métaphysique, hérité volens nolens du christianisme – en l’occurrence une rationalité limitée au court ou moyen terme –, qui permet la concertation et la coopération sans que tous soient convaincus que la sagesse est un don de Dieu. On l’a vu à l’occasion de la COP 21 et de l’accueil de l’encyclique Laudato si’ du pape François. Les chrétiens peuvent et même doivent, sans confondre cette mission avec la réévangélisation, promouvoir des solutions conformes à la vision de l’homme qu’inspire leur foi. C’est ce qu’ont fait, sans prêcher, les « pères de l’Europe » et c’est toujours d’actualité, quelles que soient les tentations idéologiques ou technologiques.