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Et si la fragilité était une chance ?

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Véronique Dufief - Publié le 08/05/16

La fragilité, aussi bien psychologique que physique, est généralement considérée comme un défaut, voire un handicap. Mais le témoignage de Véronique Dufief, elle-même marquée par la souffrance de la maladie, montre qu’elle peut libérer ce qu’il y a de meilleur en chacun de nous.

Nous vivons dans une culture de la force, de la performance, du succès à tout crin. Et même indépendamment de ce contexte, nous aspirons à un bonheur que nous voudrions atteindre en souffrant le moins possible. Pourtant, l’expérience de la faiblesse ou de la souffrance peut nous faire découvrir notre vocation d’enfants de Dieu et notre brûlante soif d’amour. Si nous ne sommes pas forcés de vivre une grande épreuve, la souffrance nous rejoint tous, au moins par compassion.

Diagnostiquée bipolaire à l’âge de 25 ans, j’ai dû lutter de longues années contre la maladie. Un cheminement et une maturation se sont faits via une souffrance psychique longtemps insupportable, plusieurs années d’angoisse. Pendant longtemps j’ai pensé qu’une telle souffrance était indispensable pour faire l’expérience de l’abandon au présent. Peut-être avais-je besoin de penser cela pour me consoler de cette souffrance qui me singularisait par la difficulté de mon parcours. Maintenant que je vais mieux, je reprends les paroles de mon amie sœur Catherine :

N’attendons pas qu’un accident grave vienne bouleverser notre vie pour nous mettre en chemin, essayons simplement de nous mettre à l’écoute de ce qui est le plus important, de ce besoin d’aimer et d’être aimé. Et mettons-nous à l’école de ce désir-là pour le servir au mieux. Si on accepte de s’arrêter cinq minutes pour regarder ce que l’on désire vraiment et si on arrive à déceler que notre vocation est l’amour, on va découvrir sur le chemin toutes les occasions d’apprendre de la vie ce qu’est aimer, et chaque fois que l’on bute sur une difficulté, on peut demander de l’aide par la prière, on peut demander de l’aide aux autres.

Se laisser rejoindre

Je croise désormais souvent des personnes qui sont attentives, présentes, à l’écoute, sans avoir été secouées par un traumatisme. En revanche ce dont je me rends compte de plus en plus, c’est que nous sommes tous concernés par la souffrance : même si nous ne sommes pas nous-mêmes dans une situation de souffrance telle que nous soyons obligés de nous mobiliser pour faire avec, nous avons tous autour de nous des personnes qui réclament notre attention, notre présence, notre tendresse. Il y a là un geste à poser pour se laisser rejoindre par la souffrance de l’autre. De nombreuses personnes que je rencontre se sont, comme Jésus, laissées toucher par la souffrance de quelqu’un qu’elles ont rencontré, qui leur a parlé de leur propre souffrance et de notre besoin de faire l’expérience de l’amour partagé. Plus rien n’est ensuite resté inchangé dans leurs vies.

« Le jour où l’on découvre sa faiblesse, c’est une expérience difficile, mais c’est en même temps la voie royale pour découvrir que l’on ne peut pas vivre sans amour, que l’on ne peut pas vivre sans les autres. »

Pendant longtemps je pensais que seules certaines personnes étaient sensibles, mais je découvre que nous sommes tous fragiles. La différence n’est pas dans la sensibilité mais dans la couche de blindages derrière laquelle nous nous protégeons. Nous pouvons avoir peur de nos fragilités et prendre des dispositions de protection qui nous privent des sources vives de l’existence, que ce soit en programmant notre vie, en recherchant la puissance, en nous enfermant dans le travail. Le jour où l’on découvre sa faiblesse, c’est une expérience difficile, mais c’est en même temps la voie royale pour découvrir que l’on ne peut pas vivre sans amour, que l’on ne peut pas vivre sans les autres.

La joie de se savoir aimé

Tandis que le bonheur nous échappe et a, dans ce que nous en expérimentons ici-bas, quelque chose d’éphémère et de culpabilisant par rapport à ceux qui souffrent, au contraire, l’expérience de la joie est inséparable de la compassion, avec la conscience de la souffrance autour de soi. Le bonheur va et vient, il y a des hauts et des bas ; tandis que la joie est un trésor que personne ne peut nous dérober ; elle peut coexister avec des affects difficiles, avec la tristesse, l’angoisse dans l’épreuve – la sienne propre ou celle du prochain. La fragilité permet de faire l’expérience d’une joie responsable étroitement liée avec l’ouverture à la compassion, bien plus précieuse que le bonheur. La joie est ce socle très profond grâce auquel je sais que je suis aimé, au-delà de tout ce dont je suis capable, aimé tel que je suis, tels que les autres le sont. Lorsque l’on a découvert cette joie, plus rien ne peut la détruire : c’est comme si on avait fait l’expérience qu’au-delà des nuages se trouve le ciel bleu.




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Dans l’épreuve, on apprend que le monde dépend beaucoup de la façon dont on le regarde. Cela peut paraître surprenant, et il y a une anecdote que j’utilise souvent pour illustrer cette réflexion : pendant toute la période où j’allais mal, je sortais très peu de chez moi et, lorsque je sortais, ce n’était que pour faire quelques courses sans rencontrer personne. Depuis que je vais mieux, au contraire, je sors plus souvent me promener en ville, et, chaque fois ou presque que je vais faire les courses, je rencontre quelqu’un que je connais, ce qui n’arrivait jamais avant. L’expérience a été tellement nette que j’ai bien été obligée de conclure que ce n’était pas Dijon qui avait changé, parce que c’était toujours la même ville avec les mêmes habitants, mais que le changement venait de moi. Alors le monde s’est mis à me sourire ; j’ai rencontré des gens le jour où j’ai été capable de sortir de la coquille où je me réfugiais la plupart du temps.

Trouver la paix intérieure

La conclusion directe de cette découverte est que le meilleur moyen de changer l’ordre des choses, s’il nous fait mal ou nous laisse insatisfait, c’est vraiment de travailler intérieurement pour développer notre capacité à aimer et nous laisser aimer. Tout le monde peut arriver à progresser sur la voie du cœur, s’améliorer dans le domaine la sensibilité et de la relation fraternelle profonde avec autrui. Le meilleur moyen d’y parvenir c’est, avec l’aide du Seigneur, d’essayer de trouver la paix intérieure pour libérer toute la capacité d’amour qui est en nous. Nous n’avons pas de prise sur beaucoup des choses qui nous entourent, devant lesquelles nous sommes impuissants et n’avons pas de solution générale, mais si nous parvenons à travailler sur nous-même en nous plaçant sous le regard du Seigneur, de nombreuses choses peuvent changer dans notre vie et dans celle des autres.

Ne pas avoir peur de soi

Beaucoup n’imaginent même pas avoir peur d’eux-mêmes, alors que chacun est habité par l’inquiétude et le manque de confiance en soi. Si l’on n’a pas peur d’être faible, si on arrive à s’abandonner à ce que l’on est et à ce que la vie apporte, plutôt que de se barder de protections, de faire « comme si » en porte-à-faux avec soi, c’est alors là que commence la liberté, que commence la joie et la plénitude de la vie.




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L’être humain est compliqué, plein de paradoxes, d’ambivalences et de réactions archaïques qui parfois nous surprennent ; mais si nous saisissons toutes les occasions de nous connaître, de découvrir qui nous sommes, alors nous avons toutes les chances d’aplanir la route pour entrer en relation avec autrui. Nous avons presque tous fait l’expérience un jour ou l’autre que les reproches les plus sévères que nous faisons à autrui sont en fait des reproches que nous nous adressons à nous-mêmes, parce qu’il y a une part de nous-même que nous ne supportons pas et sur laquelle nous portons un jugement parfois impitoyable. Cela rejoint la parabole du Christ : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? » (Lc 6,41).

Découvrir la liberté dans l’obéissance

Toutes ces attitudes passent par un geste profondément intérieur de consentement : consentement à ce que nous sommes, qui permet d’aller dans la vie sans avoir peur — consentement qui est impossible sans descendre dans la profondeur de son être et l’apprentissage de la connaissance de soi ; consentement aussi à la réalité de la vie spirituelle. On découvre que la liberté n’est pas le pouvoir de s’offrir ce que l’on veut, mais de dire « oui » à la réalité telle qu’elle se présente, de s’abandonner au mouvement de la vie. Au contraire, chaque fois que l’on dit « non », on dépense une énergie folle, on se met en contradiction avec soi-même et on se prive de tout ce que la vie peut apporter lorsqu’on sait avoir une ouverture de cœur suffisante pour accueillir avec le moins possible d’a priori la personne ou l’événement qui arrive.

Cette docilité, ce consentement accompagnent un autre geste intérieur très important : commencer par dire « oui » à ce qui se présente à moi maintenant. Arrêter de programmer sa vie comme si on pouvait parfaitement en maîtriser la conduite, mais justement se laisser conduire et accepter de ne pas en savoir plus long que ce qu’elle apporte maintenant. Je sais bien que l’on vit dans une culture de la programmation, où l’on a des agendas à deux ans, où l’on prépare les prochaines vacances à peine les premières terminées. Mais on peut essayer d’y résister en accueillant le moment présent. Faire passer les personnes avant les choses à faire et saisir les choses à faire comme une occasion de rencontrer les personnes avec qui on les fait. Accueillir ce que l’on est et accueillir la vie comme elle vient… Tout cela va ensemble avec accueillir l’autre et toujours accorder une priorité aux personnes. Le plus important est de pouvoir se rencontrer et partager ensemble des paroles qui nous font vivre les uns et les autres.

L’essentiel finalement se trouve dans une comptine que l’on apprend dès la maternelle : « Entrez dans la danse, voyez comment on danse, sautez, dansez, embrassez qui vous voulez. » C’est le résumé parfait de l’existence à laquelle nous sommes tous appelés, dont le secret nous est donné dès la tendre enfance, alors que nous n’avons pas d’autre vocation que d’entrer dans cette danse de la rencontre avec tous ceux que nous croisons dans notre vie quotidienne. Avec l’idée qu’en étant pleinement présent à ce que je fais, l’essentiel de ce que j’ai à vivre advient. Lorsque l’on fait deux choses en même temps, lorsqu’on se laisse distraire par une chose qui nous arrache à la présence de l’autre, on porte atteinte à la réalité de la vie qui est d’être ensemble et de vérifier que le visage du Christ est la multiplicité de tous nos visages qui sont appelés à se rendre visite. Visiter quelqu’un, c’est aller à la rencontre de son visage.




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