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"La confiance des évêques dans la capacité des prêtres pédophiles à se corriger est trop grande"

AFP

Vatican Insider - Publié le 08/03/16

Entretien avec le Cardinal Pell, préfet du Secrétariat pour l’économie du Saint-Siège, à l'issue de quatre auditions devant la Commission d’enquête royale australienne.

Après quatre jours d’audition nocturnes, le « ministre de l’Économie » du Vatican, le cardinal Georges Pell, apparaît en public le visage défait. Les fantômes d’un lointain passé, les blessures encore ouvertes dans l’âme des victimes de prêtres pédophiles, les actes de dissimulation reprochés aux diocèses de Ballarat et Melbourne l’ont cloué à sa chaise pendant des heures, mitraillé de questions par la commission d’enquête royale australienne. Quatre auditions nocturnes, par visio-conférence d’un hôtel de Rome, en raison de problèmes de santé l’empêchant de se déplacer jusqu’en Australie. Dans cette interview, le cardinal Pell raconte comment il a vécu ces journées.

Vatican Insider : Qu’a signifié pour vous cette expérience au plan humain?  
Cardinal George Pell : Les auditions ont été difficiles et éprouvantes, mais peu importe le procédé, ce qui compte c’est aider les victimes, c’est la priorité absolue. Pour cela, la meilleure chose est de dire la vérité et c’est ce que j’ai fait. Les auditions avaient lieu très tard dans la nuit, et au bout de quatre nuits je suis un peu fatigué.

Comment définiriez-vous votre comportement à l’époque des faits? Avez-vous des choses à vous reprocher ?

Cela fait plus de 20 ans que l’Église en Australie a amélioré radicalement sa façon de répondre aux abus sexuels sur mineurs. Je suis content d’avoir joué un rôle significatif dans la mise en place d’un nouveau système indépendant, The Melbourne Response. Le programme prévoit une enquête indépendante et une analyse de chaque accusation par un avocat; tout le soutien possible pour chaque rescapé, sans distinctions ; une indemnisation pour les victimes. Mon comportement en tant qu’archevêque de Sydney et de Melbourne a été examiné par la commission royale et une enquête parlementaire spéciale. Les conclusions apparues jusqu’à présent reflètent mon témoignage, j’en suis content. Les auditions concernent la façon dont l’Église a géré les abus il y a 30 ou 40 ans. Hélas, à l’époque, trop d’auteurs de ces abus ont été mutés et leurs crimes couverts. On ne parlait pas beaucoup de ça à l’époque, il y avait comme un voile de silence. En ce qui me concerne, je regrette de ne pas avoir fait plus. J’ai été un peu passif et un peu sceptique devant certaines accusations.

Vous avez reconnu avoir été informé des agissements incorrects d’un Frère des écoles chrétiennes. Alors pourquoi n’avoir rien fait?  

J’ai répondu à cela pendant la dernière audition. Il est important de connaître le contexte. J’étais prêtre depuis peu, et même si j’étais vicaire épiscopal, j’avais un rôle de consultant et non d’exécutant. Un élève est venu me rapporter la nouvelle et j’en ai fait état à l’aumônier de l’école. J’avais confiance en son jugement et j’estimais en plus que s’il l’avait dit aux frères, eux auraient été capables de gérer la situation. Le « frère » en question a été déplacé. Aujourd’hui, avec du recul, en observant mieux les faits et les informations dont je dispose, j’aurais voulu faire davantage. C’est un terrible drame et je suis vraiment désolé pour tous ceux qui ont subi ces crimes.

Au lieu de protéger les victimes, les évêques ont protégé les bourreaux. Pourquoi cette mentalité?  

À l’époque, du moins dans le monde anglo-saxon, nous ne comprenions pas le tort terrible qui était fait aux victimes. Les évêques, voire peut-être aussi les médecins spécialisés et la police, n’avaient pas conscience des comportements cachés et répétés de tant de pédophiles. La commission royale d’enquête est en train de prouver que ces erreurs d’appréciation étaient largement répandues dans toute la société australienne de l’époque. Beaucoup d’évêques avaient peut-être trop confiance dans la capacité des prêtres à se corriger. Ils sous-estimaient la probabilité qu’ils retombent dans leurs crimes.

 L’Église est-elle en mesure d’affronter le phénomène? Les règles suffisent-elles ou faut-il changer la mentalité?  

En Australie, les changements que nous avons introduits, d’autres évêques et moi, il y a 20 ans, ont changé radicalement l’approche du problème et la façon pour l’Église de répondre aux victimes. Ces changements ont réduit le nombre des abus, et donné la garantie qu’à chaque fois qu’un tel crime serait commis, il serait géré avec transparence, en collaboration avec les autorités civiles. Les séminaristes sont également sélectionnés de manière rigoureuse. Nous devons faire en sorte que ces terribles crimes ne se répètent plus. Les protocoles doivent être clairs, reconnus et appliqués, c’est important ! Cela crée un changement dans le climat de toute la communauté. Il est clair que la capacité des évêques et des supérieurs religieux à gouverner reste fondamentale.

Comment avez-vous vécu la souffrance des victimes ?

Jeudi j’ai rencontré une douzaine de victimes de Ballarat, j’ai écouté leurs histoires et leurs souffrances. Ce fut très dur, il y a eu des moments très émouvants. Nous voulons tous améliorer les choses, surtout pour les victimes et leurs familles, et je compte toujours aider le groupe à travailler de manière efficace, notamment avec la commission pontificale pour la protection des mineurs. Un seul suicide est un suicide de trop. Il y en a eu tellement. Je m’engage à travailler avec les groupes afin que le suicide ne soit plus considéré un choix possible.

Qu’avez-vous dit aux victimes?

Au fil des ans j’en ai connu beaucoup. Ma priorité n’est pas de leur dire quelque chose mais d’écouter leurs histoires, avec empathie, leur expliquant tous les pas que l’Eglise est en train de faire pour la prévention. Il est important qu’ils comprennent que nous les croyons. Je ne peux sentir ce qu’ils éprouvent, leur souffrance, mais je suis bien conscient de ce qu’ils éprouvent. Lire les rapports avec la description de toutes leurs histoires fut angoissant. L’Église doit se doter de services d’assistance psychologique pour aider les victimes à porter le poids de leur souffrance: cela a toujours été une priorité pour moi. Comme le Saint-Père, je m’engage à faire tout notre possible pour favoriser leur guérison. Jeudi dernier, j’ai promis d’aider les victimes de Ballarat et de tout faire pour réaliser un centre de recherche et d’étude sur les méthodes de prévention. Le projet est encore embryonnaire, mais juste hier l’Université catholique australienne s’est engagée à aider cette grande et importante initiative.

Vous avez dit avoir « le soutien du Pape » ? Vous en avez parlé ?

Le Pape a toujours soutenu les victimes et il sait que c’est aussi ma position. Il comprend que je partage ses efforts visant à protéger les mineurs et à aider les victimes. Dans l’Eglise il n’y a pas de place pour les prêtres ou religieux pédophiles. J’ai parlé de cela avec le pape à différentes occasions. Tous les jours, je lui ai envoyé ainsi qu’au secrétaire d’Etat une synthèse des auditions. Quand le Saint-Père dit que j’ai son soutien, il se rend compte naturellement qu’en m’appuyant, il appuie le travail que j’ai fait et continue de faire avec les victimes. À l’époque des premières séances sur l’affaire Ballarat, lorsque sont ressorties les accusations qui avaient reçu une juste réponse au fil des années, le pape m’a téléphoné, alors que je me trouvais en Croatie, pour me communiquer son soutien. Je lui en suis très reconnaissant, le remercie de son soutien et de sa loyauté.

Retrouvez l’intégralité de cet entretien (en italien) sur Vatican Insider

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