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Le "Lièvre et de la tortue" version 2016

© Jean de La Fontaine / Claude Barbin

Jean Duchesne - Publié le 11/02/16

Tout va-t-il vraiment plus vite que par le passé ?

Tout s’accélère ! Le monde n’est que vitesse et la vie s’emballe dans une quête de rapidité perpétuelle. En conséquence, les lièvres sont à la fête, et malheur aux tortues qui n’arrivent pas à suivre : elles sont à la traîne, « larguées » et bientôt hors du champ du rétroviseur, si bien qu’elles échappent à la commisération aussi bien qu’à la moquerie. Mais on pourrait aussi bien argumenter que de nos jours, au contraire, le mouvement ralentit et que, loin de s’emballer, la marche du temps traîne, s’essouffle et s’offre des pauses, voire tourne en rond en cherchant son chemin sans grande envie de le trouver ni y être pressée par qui ou quoi que ce soit.

L’indice le plus net de ce ralentissement est le prolongement de la jeunesse, ou plutôt les reports de maturation visible et les retards de vieillissement manifeste : quelqu’un qui a 30 ans en paraît couramment 10 de moins ; les quadras ont l’air d’avoir à peine dépassé la trentaine ; les premiers cheveux gris soulignent à quel point les quinquagénaires font pour le reste nettement moins que leur âge ; à 60 ans passés, on donne moins qu’avant l’impression d’être fatigué et mûr pour la retraite ; après 70 ans, on demeure actif ; atteindre 80 ans est devenu une ambition raisonnable ; franchir le cap des 90 n’a plus rien de si exceptionnel et il semble que le nombre des centenaires ne cesse d’augmenter.

Tout cela est dû bien sûr à une meilleure hygiène et à des soins plus efficaces chez les plus favorisés. Le résultat est que la durée moyenne de vie augmente. Nous avons plus de temps que n’en avaient les générations précédentes et beaucoup plus que nos lointains ancêtres. Ceux-ci avaient pour la plupart peu de chances de voir leurs petits-enfants. Aujourd’hui, il n’est pas si rare d’être arrière-grand-père ou arrière-grand-mère. Ce n’est pourtant pas aussi fréquent que ce pourrait l’être en théorie. Pourquoi ? Eh bien, parce qu’on a généralement des enfants plus tard – ce qui confirme un ralentissement de la vie.

Le sentiment que tout va plus vite est-il donc sans fondement ? Non. La circulation des personnes, des biens et des informations ne s’est jamais faite aussi rapidement et facilement. Le problème, c’est que le temps, l’argent, les choses et les connaissances ainsi mis à portée de main servent surtout à en accumuler encore plus sans laisser le loisir de réfléchir ni même de choisir. Les distances raccourcissent. On peut sauter d’un continent à un autre et communiquer avec quelqu’un qui est de l’autre côté de la planète, mais tous les paysages et tous les événements du monde entier sont disponibles sur internet, sans se déplacer. Et on a dans sa poche, avec le portable, la possibilité d’y accéder, de même qu’à tout le savoir engrangé depuis des siècles et sans cesse développé. Le défi n’est désormais plus, dans les pays riches, de produire des denrées et des objets et de les renouveler sans cesse, mais de s’en débarrasser. Quant aux richesses immatérielles de la « culture », elles sont tellement abondantes qu’on ne peut guère que papillonner sans but parmi elles.

Beaucoup s’obtient et se fait en un clin d’œil, mais si instantanément et si aisément qu’on n’a plus une minute pour se demander où on va comme ça. Le paradoxe dont il faut prendre acte est que la vitesse n’abrège pas le parcours d’une vie, mais l’allonge. Il serait indécent de s’en plaindre. Mais il ne serait pas idiot de nous interroger sur ce que nous faisons du temps ainsi gagné.

S’il était encore de ce monde, le bon La Fontaine pourrait réviser sa fable. Ce n’est pas la tortue qui « se hâte avec lenteur », c’est le lièvre. Et s’il ne remporte pas le peu pascalien pari où il prend apparemment peu de risques, c’est parce qu’il se précipite non pas trop tard mais trop tôt : il en oublie que la « carrière » qu’il arpente a un « bout », dont il ne se rapproche que malgré lui. Quant à la tortue, si elle atteint le but, on peut dire que ce n’est pas malgré la « maison qu’elle porte » et plutôt grâce à elle – pour peu qu’on donne au mot la plénitude de son sens métonymique : bien plus qu’un abri, mais également et surtout ceux qui y naissent et y grandissent avant d’entrer à leur tour dans la « carrière ».

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