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Une interne raconte sa nuit du 13 novembre

© MIGUEL MEDINA / AFP

People are being evacuated othrough rue Oberkampf near the Bataclan concert hall in central Paris, early on November 14, 2015. At least 120 people were killed in a series of terror attacks in Paris on November 13 according to a provisional total, a source close to the investigation said. AFP PHOTO / MIGUEL MEDINA

Une Catho à l'Hosto - Publié le 19/01/16

"À partir de ce moment-là, je suis entrée dans un autre monde. J’ai appris à examiner une blessure par balle."

Alors finalement, je publie ce récit, écrit le 15 novembre. C’est sans doute parfois grandiloquent, un peu ridicule, mais je ne peux plus y retoucher maintenant. J’avais décidé de le garder pour moi, puis non, et puis si… et finalement, non. J’ai avancé, je ne sais pas. J’ai lu un témoignage d’un de « mes » patients dans un journal ; j’ai été voir un psychiatre (deux fois) ; j’ai été payée (deux gardes). Je n’ai presque plus de boule au ventre en entendant des sirènes d’ambulance.

J’en profite pour adresser un immense merci au Pr. Juvin, chef de service des urgences de Pompidou. Il a été absolument formidable, recherchant les noms des soignants présents ce soir-là, prenant le temps de m’appeler, d’organiser ma consultation de psychiatrie, de m’offrir un café, de retourner dans le service avec moi, de faire des blagues sur les brancards en bordel pour me faire sourire au milieu de mes larmes, et même de reprendre de mes nouvelles un mois après.

Vendredi soir, j’étais chez moi quand l’horreur a déferlé sur l’écran de mon téléphone. SMS, WhatsApp, Twitter, Facebook… Je compulsais frénétiquement toutes mes applications. Impossible de dormir. Un e-mail est arrivé, donnant la liste des hôpitaux en crise ; l’un est situé à 15 minutes à pied de chez moi. J’ai appelé sans trop réfléchir. Un urgentiste a décroché, visiblement perdu sous le nombre d’appels.

« Bon on te rappelle si c’est la merde. Bon en même temps c’est déjà la merde. Putain. Bon on te rappelle quoi. »

Dix minutes plus tard, ça se confirmait : je suis partie de chez moi, soulagée de pouvoir faire quelque chose, quitter ma peur et agir concrètement. Sur place, de nombreux médecins et infirmières attendaient les premiers blessés. Une équipe était postée à l’entrée pour envoyer les plus graves directement en réanimation ou au bloc opératoire.

À l’intérieur, je retrouve une amie interne, on se serre dans les bras. Dans l’équipe, il y a de tout : des médecins de l’hôpital et des médecins libéraux (généralistes, psychiatre), des internes du service et des internes extérieurs comme moi. J’essaie d’assimiler les rudiments du logiciel et du fonctionnement des urgences, mais soudain les portes s’ouvrent : les ambulances sont là. Le service s’est alors transformé en scène de guerre.

Première transmission : plaie par balle, sédation par Morphine et Kétamine. Des médicaments lourds, le second n’est prescrit quasiment que par des anesthésistes-réanimateurs. Je demande la dose reçue, le médecin me répond qu’il n’en sait rien, que personne ne note là-bas, que ce n’est pas possible. À partir de ce moment-là, je suis entrée dans un autre monde. J’ai appris à examiner une blessure par balle.

À la première, je suis restée interdite quelques secondes, réfléchissant à ce que j’étais censée regarder… on ne nous apprend pas cela à la Faculté. J’ai vu un pied déchiqueté. J’ai voulu serrer très fort dans mes bras un grand gaillard tout perdu. Nous avons lavé une femme couverte de sang. Celui de son mari, mort sur elle pour la protéger. Nous avons réduit l’épaule d’un type qui avait glissé sur des cadavres.

Les chefs circulent, jettent un coup d’œil, donnent de brèves consignes. Les infirmières se démènent pour prélever les bilans, passer les antalgiques, pousser les patients en radio… La solidarité est immense. Lorsque le flux est endigué, le chef de service rassemble tout le monde pour faire le point. Les noms des patients sont égrenés, accompagnés de brèves transmissions. Je prends alors conscience de la nuit que nous avons traversée, tous ensemble. Ce soir, il n’y avait ni chef ni interne ni externe, ni médecin ni infirmière. Il y avait des camarades de combat sur un champ de bataille.

Je suis rentrée chez moi en fin de nuit. Sur ma route, un arrosage automatique s’est déclenché ; cela n’a l’air de rien évidemment, mais je suis restée cinq minutes à regarder l’eau couler. La vie continuait, le monde tournait encore, et l’arrosage automatique s’était déclenché comme tous les jours à cette heure-là. Il en faut peu parfois pour se sentir vivant.

Depuis, on m’a dit merci, on m’a dit bravo. Je ne sais pas. J’ai plutôt l’impression d’avoir eu un immense privilège : le privilège d’avoir été là, témoin de cette fraternité, de cette humanité qui s’est déployée au milieu de l’horreur.

Là où le mal abonde, la Grâce surabonde.
Là où est la haine, que je mette l’Amour.
En réponse à la folie meurtrière, un signe de Miséricorde.

Tags:
attentatmédecin
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