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Née de père inconnu

© AUDREY KERMALVEZEN

Joseph Vallançon - Publié le 26/12/15

Dans une interview accordée au site www.genethique.org, Audrey Kermalvezen réagit à l’occasion d’une campagne menée par l’Agence de Biomédecine (ABM) sur le don de gamètes.

« J’étais Belge, américanisée, sans identité politique, et j’étais une femme », confie Christine Ockrent dans son livre La mémoire du cœur (Fayard, 1997). « Je suis française, sans identité biologique et je suis une femme », pourrait rétorquer Audrey Kermalvezen.

Née grâce à un don de sperme, elle bute aujourd’hui sur son identité. En tout cas sur l’identité de son père, celui qui a donné à une femme – sa mère biologique – de quoi donner naissance à Audrey. C’est à l’âge de 29 ans que celle qui entre-temps est devenue avocate, l’a appris. Comme elle a appris que son frère était né par le même procédé. On imagine le malaise et la cruauté de la situation. Etre en vie sans savoir de qui on est né alors même que celui qui tient lieu de père est peut-être lui-même encore en vie, voilà un mystère. Et pour Audrey, ce fut plus un gros point d’interrogation qu’un simple mystère dont elle devait juste lever le voile.

70 000 cas en France

Ils sont 70 000 en France dans ce cas. La majorité d’entre eux l’ignorent. Depuis cette découverte, des questions hantent Audrey : son frère et elle ont-ils le même géniteur ? A-t-elle déjà croisé des demi-frères et sœurs inconnus ? A-t-elle un risque de consanguinité avec son mari, lui-même issu d’un don ? Autant d’interrogations qui se heurtent à la protection de l’anonymat des donneurs.

Commence alors une véritable enquête : qui sont les donneurs de sperme ? Pourquoi l’État interdit-il l’accès à leurs origines aux enfants concernés ? Les donneurs veulent-ils tous rester anonymes ?

Audrey Kermalvezen a sorti un livre pour tenter de soulever ce problème national. Dans Mes origines: une affaire d’État (2014, Max Milo), elle dresse un état des lieux accablant pour l’État et une partie du corps médical.

Une agence pleine de paradoxes

L’Agence de Biomédecine (ABM) qui mène une campagne sur le don de gamètes ne semble pas aussi transparente qu’elle le prétend, selon Audrey : « Tout est fait pour maintenir le secret sur le mode de conception de l’enfant. On singe la nature, en faisant en sorte que l’enfant issu du don ressemble physiquement aux deux parents : le donneur est sélectionné par le biais d’un appariement pour ses caractéristiques physiques. Ainsi, contrairement à une situation d’adoption où la différence s’affiche aux yeux de tout le monde, on fait passer l’enfant issu d’un don de gamète pour un enfant conçu naturellement. La différence est gommée ».

Aujourd’hui présidente de l’association Procréation médicalement anonyme, elle se bat pour la reconnaissance d’un droit d’accès des personnes conçues par don de gamètes à leurs origines. Quelles sont les évolutions qu’elle demande ?

« Nous ne souhaitons pas la suppression de l’anonymat, répond-t-elle à Génètique, en revanche il faut que l’enfant, à sa majorité, s’il en éprouve le besoin, ait la possibilité de connaitre l’identité du donneur et d’obtenir des informations sur lui. (…) Les donneurs sont de toutes façons protégés, contre toute demande d’héritage par exemple, puisque le droit prévoit qu’aucun lien de filiation ne pourra jamais être établi entre le donneur et l’enfant issu du don. La responsabilité du donneur ne peut pas être recherchée. »

L’enfant, au cœur de son combat

L’intérêt de l’enfant. Voilà son combat. « Cela passe par la possibilité de remonter les origines à sa majorité, poursuit-elle. À l’heure actuelle, c’est comme un deuil impossible à faire pour l’enfant issu du don de gamète. Tant que la personne n’a pas vu le corps d’un proche décédé, elle ne peut faire son deuil. De même, tant que l’enfant n’a pas accès à ses origines, il porte ses interrogations. Souvent je suis accusée de vouloir “biologiser” la filiation, mais la seule part que j’ai de mon géniteur est biologique ! Je voudrais trouver un visage, de l’humain, pour contrer l’aspect médicalisé et aseptisé de mon mode de conception. »

Finalement, Audrey n’est-elle pas comme « beaucoup de filles, [ces] fées qui s’ignorent ; elle ne sait pas qu’elle est magique » pour reprendre l’image employée par le romancier à la mode Didier van Cauwelaert ? Dans son roman, L’éducation d’une fée, l’écrivain poursuit : « Dieu les a mises sur terre pour qu’on les réactive. Un peu comme ces espions que les Russes nous envoyaient : ils leur avaient lavé le cerveau pour qu’ils soient amnésiques, qu’ils oublient leur rôle, qu’ils croient en leur fausse identité » (L’éducation d’une fée, Albin Michel). Y a-t-il de tels Russes en France ? La question reste ouverte.

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