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Noël 1886 : la double conversion

Paul Claudel et sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, tous deux se convertiront le soir de Noël 1886 © PUBLIC DOMAIN
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Ce sont des événements qui passent inaperçus et dont on ne se rend compte que plusieurs années après de l’importance qu’ils ont eue dans l’Histoire d’un pays.

Noël 1886, un Noël de plus et un Noël ordinaire sauf que, ce jour-là, se convertissent une enfant et un jeune homme dont l’avenir est primordial pour le christianisme en France et dans le monde. Thérèse Martin a 13 ans, Paul Claudel 18. Ils ont des parcours et des vies déjà différents mais connaissent tous deux, ce soir de Noël, une rencontre décisive avec le Christ.

« La nuit bénie de ma conversion »

C’est un peu forcée par son père et ses sœurs que Thérèse se rend à la messe de minuit cette année-là. Le cœur n’y est pas, elle s’attache davantage aux aspérités matérielles, les cadeaux, la fête, qu’à la dimension spirituelle de l’événement. Elle ouvre ses cadeaux nerveusement, et découvre soudain la grâce du Christ qui l’enveloppe. Laissons parler ses carnets spirituels :

« En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse. (…) Je sentis, en un mot, la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir, et depuis lors je fus heureuse. »

De ce jour de grâce, Thérèse date le début de la troisième période de sa vie, celle qui la conduira au carmel et à la sainteté. C’est sa nuit de sa conversion.

« Depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai, pour ainsi dire, une course de géant. »

Le pilier des vêpres de Notre-Dame

Tout autre est la conversion de Paul Claudel, bien qu’elle ait suivie des chemins similaires. Il l’a racontée à plusieurs reprises et a su mettre en poème cette rencontre décisive avec Dieu. Il est plus loin de la foi, plus éloigné du Christ, mais il se rend à Notre-Dame pour écouter les vêpres, et s’adosse à un pilier près de l’autel, sur le côté droit. Une plaque en rappelle aujourd’hui l’événement.

« J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même. Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres.

Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. »

Dans les deux événements, la soudaineté inattendue. Dans les deux, une rencontre décisive avec Dieu, et une vie toute tournée vers Lui. Thérèse Martin comme carmélite, Paul Claudel comme écrivain, amenant la littérature chrétienne du XXe siècle vers les sommets. Quinze ans plus tard, Claudel est consul à Prague. Un nouveau Noël arrive, avec la neige et la figure de l’Enfant Jésus de Prague qui le fascine. L’homme de la révélation ineffable de Dieu offre au tout jeune enfant les talents de son génie poétique :

Il neige

Le grand monde est mort sans doute. C’est décembre.
Mais qu’il fait bon, mon Dieu, dans la petite chambre !
La cheminée emplie de charbons rougeoyants
Colore le plafond d’un reflet somnolent,
Et l’on n’entend que l’eau qui bout à petit bruit.

Là-haut sur l’étagère, au-dessus des deux lits,
Sous son globe de verre, couronne en tête,
L’une des mains tenant le monde, l’autre prête
À couvrir ces petits qui se confient à elle,
Tout aimable dans sa grande robe solennelle
Et magnifique sous cet énorme chapeau jaune,
L’Enfant Jésus de Prague règne et trône.

Il est tout seul devant le foyer qui l’éclaire
Comme l’hostie cachée au fond du sanctuaire,
L’Enfant-Dieu jusqu’au jour garde ses petits frères.
Inentendue comme le souffle qui s’exhale,
L’existence éternelle emplit la chambre, égale
À toutes ces pauvres choses innocentes et naïves !

Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrive.
On peut dormir, Jésus, notre frère, est ici.
Il est à nous, et toutes ces bonnes choses aussi :
La poupée merveilleuse, et le cheval de bois,
Et le mouton sont là, dans ce coin tous les trois.

Et nous dormons, mais toutes ces bonnes choses sont à nous !
Les rideaux sont tirés… Là-bas, on ne sait où,
Dans la neige et la nuit sonne une espèce d’heure.
L’enfant dans son lit chaud comprend avec bonheur
Qu’il dort et que quelqu’un qui l’aime bien est là,
S’agite un peu, murmure vaguement, sort le bras,
Essaye de se réveiller et ne peut pas.

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