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L’urgence de protéger notre « savoir-manger »

© INA.fr

Jean Muller - Publié le 13/12/15

En 2010, 3,4 millions de personnes sont mortes des suites de leur obésité. Philanthropos vous propose quelques réflexions sur l’art du "bien manger".

Début décembre, à l’espace Bernanos, l’Institut Philanthropos organisait ses troisièmes journées de rencontre sur le thème de l’écologie intestine. C’est Fabrice Hadjadj, philosophe et directeur de l’Institut, qui ouvraient les réjouissances en affirmant que « nous traitons la nourriture comme une voiture, comme une marchandise, alors qu’elle est un bien vital ». Un bien vital, au fondement de la vie et de l’équilibre de toute vie humaine, le délicieux sujet de la première table ronde.

La parole était d’abord à Joël Doré, directeur de recherche de l’Unité microbiologie de l’alimentation à l’INRA : « Nous hébergeons des milliards de bactéries qui participent de notre microbiote intestinal », explique t-il. La nature étant bien faite, « notre microbiote est capable de se rééquilibrer après un dérèglement, dû par exemple à un traitement médicamenteux. Mais cela uniquement dans une certaine mesure. Passée cette mesure, le microbiote connaît un nouvel équilibre qui peut conduire à des pathologies typiques des sociétés modernes » (diabète, cancer, sacro-sainte allergie au gluten).

Si « la médecine a déjà permis de traiter des maladies infectieuses, il est nécessaire de la repenser dans la perspective d’une symbiose entre l’homme et son microbiote ». C’est ensuite Jean Vitaux, gastro-entérologue et historien de la gastronomie, qui rappelait le plaisir que procure un repas. Se nourrir n’est pas qu’un acte nécessaire et froid, conforme à des réglementations et des injonctions diététiques. Non, la gastronomie est notre manière d’intégrer le repas, la nourriture, au cœur de la vie humaine et de sa dimension sociale. Marianne Durano, chroniqueuse pour la revue décroissante Limite concluait ce copieux tour de table, déplorant l’industrialisation de la nourriture, les nombreuses transformations chimiques qu’on lui fait subir et proposant quelques pistes, comme les AMAP ou la perma-culture, afin de retrouver un rapport sain à l’alimentation.

Manger, c’est vivre

Cette mise en bouche délicieuse nous ayant ouvert l’appétit, Corine Pelluchon, auteur d’un live, Les nourritures. Pour une philosophie du corps politique, répondait à Fabrice Hadjadj dans un entretien gargantuesque. « Quand on dit que l’on se nourrit, il y a une dimension plaisir, une véritable immersion dans le monde sensible. On sort alors du dualisme raison-sensible. Se nourrir, c’est un rapport de jouissance aux choses du monde », affirmait la philosophe. « On ne mange pas pour vivre, manger, c’est vivre », lui répondait Fabrice Hadjadj.

« Contrairement à Levinas qui pense que le rapport éthique est simplement fondé sur le rapport entre les hommes, je pense qu’avant même la rencontre du visage d’autrui, le lien originaire de l’éthique est notre rapport aux nourritures. Un sujet incarné est toujours relationnel, le fondement de la première relation est la nourriture », continuait Corine Pelluchon. Elle appelle donc à une « redéfinition du sujet dans le sens ou la nourriture joue un rôle très important » et plaide pour que l’écologie s’installe au cœur de l’existence et prenne sa place au sein d’un humanisme revisité. « La nourriture n’est pas une simple marchandise. Or, c’est ainsi que nous la concevons. Par exemple, il est logique de faire appel à un tribunal si l’on est torturé, mais pas si l’on meurt de faim », finissait-elle.

« Avant que la science et la sagesse règlent la vie des hommes, la faim et l’amour l’animent »

Piquant et délicieux, le thème de ces rencontres n’est toutefois pas sorti de nulle part. Depuis des décennies, plusieurs scientifiques déplorent le rapport à la nourriture des sociétés modernes. Un rapport froid et scientifique. Jean Trémolières, mort en 1976, professeur de Biologie et directeur de l’Unité de Recherches de Nutrition et de diététique de l’Institut national de la Santé et de la Recherche médicale faisait partie de ceux-ci. Dans son ouvrage fondamental, Partager le pain, il montre qu’ « on ne mange pas seulement pour survivre. La nutrition, plus profondément, est un acte qui nous relie au milieu vivant auquel nous participons ; le partage de la nutrition, de même, nous relie à la communauté des hommes. Le savoir-manger, s’il implique nécessairement la diététique, va donc bien au-delà : c’est un savoir-vivre, un chemin vers l’Être ».

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« On ne mange pas pour obéir à une science édictant des standards. On mange poussé par le désir. Et ce que l’on devient du fait de ce qu’on a mangé, satisfait ou ne satisfait pas », écrit-il en introduction. « À partir de ce qu’est le fait de manger, je compris qu’évacuer le désir et le plaisir, le symbolisme évocateur, réduire la nutrition à une science physico-chimique ne satisfait que des professeurs en chambre. » Il poursuit par une critique d’une conception productiviste de la nourriture, affirmant qu’ « une industrie alimentaire qui ne s’occupait que de produire ce qui se vendait a maintenant à se soucier des besoins réels auxquels doivent correspondre les services qu’elle peut rendre. Une production qui tendait avant tout à accroitre son capital disloque une société. Elle doit chercher à refaire son unité harmonieuse du pouvoir qu’elle détient, du vouloir humain et social réel qu’elle a à satisfaire ».

Trois étapes successives permettent de comprendre sa démarche. Une critique de la connaissance d’abord, visant à sortir du dualisme entre corps et esprit et à réhabiliter ce dernier. Il rappelle que le corps à un rôle dans la connaissance sensible et symbolique et l’homme d’esprit n’existe qu’incarné. Ensuite, refuser l’idolâtrie de la science qui caractérise nos sociétés modernes, la connaissance ayant été réduite à la connaissance objective, faisant fi de la connaissance sensible et intuitive. Dès lors, la langue des hommes, devenue langue du savoir, « comme son pain, est devenue une apparence qui ne nourrit plus ». Il évoque enfin les évolutions de son domaine, la biologie, « une voie ou le génie humain pourrait peut-être dominer ce que le génie humain a fait ». Trois étapes qui permettent in fine de conclure que « manger, c’est l’art de vivre par excellence, qui refait chaque instant, l’unité de l’individu, assure son équilibre physique, mais aussi affectif, spirituel et mental, l’ouvre au monde en l’y incarnant ». Il importe de ne pas perdre de vue cette dimension de l’alimentation, au risque de perdre une part de ce qui fait que nous sommes hommes. Ayons faim d’humanisme.

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À redécouvrir : Partager le pain de Jean Trémolières. Robert Laffont, 1975.

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