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Le grand entretien (1/3). Alexandre Del Valle : « Daesh veut provoquer un syndrome de Stockolm généralisé en Occident »

© Alexandre Del Valle

Marie Lorne - Publié le 02/12/15

Les attentats de Paris révèlent un tournant dans la stratégie de Daesh en Occident. Quel est l'objectif premier des terroristes en France ? Décryptage.

Alexandre Del Valle est auteur et géopolitologue. Il enseigne les relations internationales à l’université de Metz et est chercheur associé à l’Institut Choiseul. Il a publié plusieurs ouvrages sur la faiblesse des démocraties, les Balkans, la Turquie et le terrorisme islamique dont Le chaos syrien, Printemps arabes et minorités face à l’islamisme. Pour Aleteia, il livre sa lecture de la stratégie de Daesh, dévoilée à travers les attentats de Paris.

Aleteia : Quelle est, selon vous, la stratégie de Daesh révélée par les attentats de Paris ? 
Alexandre Del Valle : La grande idée stratégique de Daesh, fondée sur la guerre psychologique, c’est de susciter un syndrome de Stockolm généralisé en Occident au terme d’une stratégie de la terreur mentale ou sidération. Cette stratégie de la sidération utilise le terreau favorable du politiquement correct et de la repentance puis de la culpabilisation post-coloniale. L’illustration récurrente de ce phénomène réside dans le fait qu’à chaque attentat (11 septembre, Merah, Charlie Hebdo, Bataclan, etc.), toute la classe politique, intellectuelle et médiatique (exceptés quelques récalcitrants diabolisés comme « islamophobes »), se lève d’un seul corps pour dénoncer « l’amalgame » entre djihadistes et musulmans en France, et refuse de désigner l’ennemi et la menace pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire de nature islamiste.

De la même manière, le fait de dénoncer la « misère des banlieues », le « racisme », l’islamophobie, et même, selon Valls, « l’apartheid » – que la République aurait créés en « humiliant » et « parquant » les fils d’immigrés afro-musulmans – revient de facto à donner des excuses et des circonstances atténuantes aux barbares obscurantistes salafistes. Au final, une formidable (et tragique) occasion d’encourager une réforme de l’islam et une autocritique (car l’islamisme radical s’appuie sur un corpus orthodoxe de l’islam officiel, jamais réformé et valorisant la guerre et l’intolérance) est transformée habilement – par les islamistes et les musulmans orthodoxes hostiles à toute réforme de leur orthodoxie religieuse fondée sur la charia – en une extraordinaire opportunité pour plaindre les musulmans.

Ensuite, on observe depuis le Bataclan une incroyable montée en puissance de la stratégie de la terreur et une extension du domaine du djihad, puisque ce ne sont plus des journalistes « blasphémateurs » ou des juifs-sionistes qui sont visés, mais potentiellement tout Français, tout mécréant, croyant ou pas, chrétien, juif ou « mauvais » musulman. L’idée est que plus personne n’est désormais à l’abri et que la France est touchée dans son ensemble, pour ce qu’elle fait et pour ce qu’elle représente, dans toutes ses composantes, dans l’ensemble de son histoire par un impérialisme djihadiste-salafiste à prétention planétaire. La France est désignée comme la plus horrible des nations, car elle serait anti-islamique depuis toujours : lorsqu’elle était croisée-chrétienne, puis révolutionnaire anticléricale, coloniale et républicaine, le pays des laïcards qui interdisent le voile et bombardent des peuples musulmans (Mali, Libye, Syrie, etc). À partir de maintenant, ce ne sont plus les juifs, les caricaturistes gauchistes ou les policiers qui sont visés, mais n’importe qui en France. C’est très habile du point de vue de la guerre psychologique, car l’objectif c’est que tout le monde ait une petite peur au ventre ou une crainte en allant sur des lieux publics.

Quelles sont les réactions que Daesh chercherait à provoquer en France ? 
La première réside dans la soumission volontaire et anticipatrice. Pour que le bourreau « se calme », la France peut avoir envie, d’une certaine manière, de se soumettre à l’EI, par exemple en déclarant que nous n’avons « rien à faire en Syrie ou en Irak, et même au Mali » et que nous l’avons cherché en menant, comme l’a dit stupidement Onfray (d’habitude intelligent), une « politique extérieure islamophobe ». Alors que chacun sait que nous sommes les alliés des monarchies islamistes depuis toujours.

Cette soumission s’observe depuis toujours face aux minorités terroristes et totalitaires qui savent qu’une majorité molle et ayant peur de la mort et de la violence peut être sidérée  par une minorité dure, prête à tout et préférant la mort à la vie. Cette stratégie de la sidération et de la soumission par la guerre mentale rappelle celle des SA nazis, avant la Deuxième Guerre mondiale, qui prirent le contrôle du parlement allemand et soumirent l’ensemble de la société à partir d’une minorité cynique et terroriste qui fit plier une majorité démocratique et pacifique. Les SA et Hitler mirent en effet, en un rien de temps, la majorité passive « à leur botte » en semant la peur et la terreur psychologique autant que physique.

Le calcul stratégique de l’EI repose sur la même méthode. Dernière observation relative à cette question, on constate que la France a été, depuis le Printemps arabe et la guerre civile syrienne, le pays qui s’est le plus positionné contre le régime Bachar el-Assad, en faveur des rebelles islamistes Frères musulmans et autres milices salafistes soi-disant « modérées » aidées par nos « alliés » du Qatar, de la Turquie et de l’Arabie saoudite. Les revendications et motifs exprimés dans les communiqués de Daesh sont destinés à nous culpabiliser. Elles ne sont que des prétextes pour justifier une soif de conquête absolue et une stratégie en faveur de leur idéologie, destinée à soumettre l’humanité et recruter toujours plus d’adeptes.

La seconde stratégie de Daesh est de terrifier les Français par le principe de sidération. Par cette « hypercommunication » favorisée par le culte médiatique du sensationnel et du live, Daesh utilise nos faiblesses médiacratiques pour faire du marketing planétaire gratuit destiné à recruter de nouvelles personnes grâce au pouvoir de fascination de leurs images et slogans terrifiants amplifiés et relayés par nos médias.

Et dans ce cas, on peut dire que nos médias comme nos politiques tombent la tête la première dans le piège de cette manipulation. En effet, tout est fait pour glorifier indirectement les « martyrs » de l’État islamiques dont les photos sont en une de tous les magazines et télévisions. Aujourd’hui, nous sommes donc passés au « djihad global 3.0 » et ce sont paradoxalement nos moyens de communication qui sont les meilleurs haut-parleurs de la stratégie de la conquête de l’univers des salafistes. Le but pour Daesh, en Occident, est en fait avant tout de sidérer les masses, de fasciner les naïfs et les psychopathes en sommeil tout en terrifiant et donc en soumettant psychologiquement et inconsciemment les autres… Les ingrédients du syndrome de Stockholm sont tous là.

La réponse du gouvernement aux attentats de Paris vous semble-t-elle aller dans le sens de la stratégie de Daesh ou va-t-elle la limiter ? 
Les deux mon général ! C’est bien de surveiller les imams, de contrôler Internet et de limiter la possibilité de diffuser certaines images, vu ce que l’on a développé plus haut. Mais il aura fallu 130 morts pour que le gouvernement devienne réaliste et commence à prendre des mesures qui seront pas opérationnelles en quelques semaines. Depuis le début, tous les stratèges et professionnels du renseignement demandaient à François Hollande de s’allier à Bachar el-Assad (ou de ne pas le désigner comme ennemi principal), ceci afin de contrer Daesh par un front le plus large possible local (Bachar, Kurdes) et international. Mais Laurent Fabius, homme de la guerre froide aux visions passéistes et jusqu’au-boutistes (contre Bachar, les Russes, l’Iran, etc.) puis François Hollande ont préféré jusqu’au drame du Bataclan, dire « rien avec Bachar », ceci afin de garder leur belle image de démocrate et surtout de complaire à leurs clients du Golfe (Qatar, Saoud).

Je peux vous dire, de par mon expérience, que nos gouvernants n’en avaient, jusqu’ici, rien à faire de la menace islamiste radicale, car leur objectif résidait uniquement dans les prochaines élections et le court-terme. Si vraiment ils avaient eu le souci de régler le problème en profondeur, ils auraient trouvé une solution pour ne pas exclure Bachar el-Assad, les Russes et les Iraniens de leur coalition. Aujourd’hui, 200 000 morts plus tard, avec ces terribles attentats , ils sont obligés de changer leur logiciel. Hollande a opéré opportunément et assez habilement en acceptant enfin de rejoindre Vladimir  Poutine et de désigner comme ennemi principal non plus le régime de Bachar mais l’État islamique. C’est une bonne chose. Mais c’est déjà trop ou très tard. La France a perdu beaucoup de temps. Elle gagnera la guerre, mais son combat durera plus longtemps. Plus les choses traînent, plus elles pourrissent et plus les solutions de fond sont difficiles à mettre en œuvre car les haines et les ressentiments de part et d’autre empêchent les conciliations et le pragmatisme des portes de sorties mutuellement profitables.

À suivre…

Propos recueillis par Marie Lorne

Tags:
attentatÉtat islamique
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