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Cheyenne Carron, les Patries d’une fille publique

Cheyenne Carron © Anna Rakhvalova

Cheyenne Carron © Anna Rakhvalova

Sylvain Dorient - Publié le 17/10/15

La réalisatrice se risque à un film de banlieue aux sujets interdits : besoin de racines, racisme anti-Blanc et patriotisme.

« Ce sont des sujets casse-gueule », concède Cheyenne Carron, en passant en revue les thèmes qu’elle évoque dans Patries, son nouveau film… Mais la réalisatrice de L’Apôtre ne nous a pas habitués aux lieux communs, et ose un film de banlieue, en noir et blanc, porté par les chants polyphoniques de Dei Amoris Cantores et le rap chrétien de Leader Vocal.

Besoin d’être lié à une identité

À rebours de l’image de « citoyen du monde », Cheyenne Carron croit en la valeur des racines, de ce qui lie aux familles, et plus largement à une nation. Ceux qui ne ressentent pas le besoin de ces racines sont ceux qui, justement, les ont, assure-t-elle. De son côté, elle avoue un patriotisme « un peu exalté », en raison de son enfance chaotique. Abandonnée par son père, maltraitée par sa génitrice, elle a été remise à ceux qu’elle appelle ses parents, une famille d’accueil dans laquelle elle a reçu un amour « absolu, inconditionnel ». Elle trouve auprès de sa mère, institutrice, la foi et auprès de son père, maçon, l’amour du travail.

Jeunesse agitée

Malgré l’amour de ses parents, Cheyenne grandit dans le chaos : « J’absorbais l’énergie de dix enfants », assure-t-elle. Ses parents avaient quatre autres enfants, dont un Guatémaltèque sourd et muet, son petit frère. C’est en l’honneur de ce garçon, Indien maya, qu’elle choisit son prénom peu orthodoxe de Cheyenne. « Je voulais quelque chose qui sonne amérindien, s’amuse-t-elle. J’ai dû prouver que ce nom existait. »

Elle ne suit aucune règle, sinon les siennes : ses instituteurs la voient peu, et les assistantes sociales lui rappellent souvent qu’elle peut être arrachée à sa famille d’adoption du jour au lendemain. Elle n’a pas le droit d’appeler ceux qui l’élèvent « Papa » et « Maman », sèche devant la première feuille qu’on lui donne à la rentrée et sur laquelle il faut inscrire le nom et la profession des parents… Ses parents adoptifs n’ont pas non plus le droit de la faire baptiser, et le petite fille reste sur les bancs de l’église quand les autres vont communier.

À 16 ans en roue libre

Placée en studio à 16 ans, elle découvre une liberté totale, fait des rencontres dangereuses. Notamment un dealer d’héroïne qui l’initie aux drogues. Mais c’est sa génitrice qui menace de la faire plonger : elle refait surface à ce moment charnière, et veut la ramener chez elle. Elle avoue avoir songé au suicide, à cette unique occasion dans sa vie tumultueuse. Elle revient progressivement à la raison, grâce à sa foi, à son travail. « J’ai eu des modèles de sainteté, avec ma mère, et ce prêtre de mon village qui a inspiré l’histoire de L’Apôtre. Dieu ne m’a soumise à aucune épreuve que je ne puisse surmonter. »

Mannequin, légionnaire et… bonne sœur !

En recherche d’ordre dans sa vie, elle veut repartir à zéro et demande à s’engager à la Légion étrangère… On lui répond qu’on ne prend pas les femmes. « Montée à la capitale » à 20 ans, elle vit l’aventure parisienne : une piaule d’étudiant de 12 m2 sous les toits, la fraude dans les couloirs de la RATP. En tête, le cinéma, avec la volonté farouche de faire ses films. « J’avais un rythme de vie de bonne sœur dans sa cellule », se souvient-elle.

Travaillant ses scripts, elle parcourt les lieux de tournage. Pour gagner de l’argent, elle pose pour une marque de lingerie, puis un producteur s’engage sur son premier film : Écorchés. Une expérience qui lance sa carrière, mais la fait enrager, en raison des concessions qu’elle est obligée de faire. Elle tourne ensuite La fille publique, largement autobiographique, qui raconte son parcours, comme pour l’exorciser. Celui d’une pupille de l’État, qui a établi un « lien indéfectible » avec la France.

Patriotes de tous les pays…

Elle exprime, dans Patries, qu’il ne faut pas sous-estimer l’arrachement que représente, pour un immigré, l’abandon de son pays d’origine. Pierre, l’un de ses héros, qui est d’origine camerounaise accuse ainsi ses parents : « Vous avez abandonné votre pays, notre pays, vous avez été lâches ! ». Comme l’apôtre, il renie son nouvel ami, Sébastien, Français de souche et blanc et s’enfonce dans la grisaille de bitume des banlieues : pas de travail, ni de perspective. Il rencontre une voisine qui lui donne la clé de son mal-être inexplicable : « Ce n’est pas grave d’aller partout dans le monde, tant que l’on a les deux pieds solidement dans sa terre ».

Un attachement à la terre des ancêtres qui s’oppose à une « marchandisation » du monde, qui demande des citoyens anonymes, sans histoire. Reprenant la scène de La Haine, dans laquelle une affiche publicitaire « Le monde est à vous » est transformée en « Le monde est à nous », Cheyenne s’est amusée à en faire « Le monde est à vendre ». « C’est mon tourment, confie-t-elle. Que ma France, le pays qui m’a adoptée, moi l’enfant abandonnée, perde son identité. »

Le Film Patries sera projeté au Cinéma Le Balzac (Paris, Champs-Elysées) tous les jours à 11 h, à partir du mercredi 21 octobre.

Tags:
banlieuescheyenne carronCinémaracisme
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