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Ukraine: l’Histoire en marche

Sergei Chuzavkov

Mark Gordon - Publié le 19/02/14

Les événements en Ukraine résultent d'une profonde crise identitaire de ce pays, dont les multiples facettes n'arrivent pas à s'accorder.

19/02/2014

Une nation aux mutliples visages 

L’Ukraine, 45 millions d’âmes et un emplacement géopolitique stratégique, semble aujourd’hui se craqueler de toutes parts. La partie occidentale du pays, majoritaire, parlant l’ukrainien, désire se rapprocher de l’Europe occidentale, notamment en tissant des liens économiques et politiques avec l’Union Européenne. La partie orientale, russophone, veut, elle, préserver les liens historiques et politiques du pays avec la Russie, dirigée par Vladimir Poutine. Mais la division va plus loin que de simples désaccords sur l’alignement politique, le système économique ou encore les accords sécuritaires. Ce qui se passe en Ukraine est, par essence, une crise identitaire, une de celle qui peut potentiellement devenir l’étincelle d’un conflit entre l’Ouest et la Russie renaissante, et qui peut également avoir d’importantes conséquences sur les relations de réconciliation entre orthodoxes et catholiques.

Rien de tout cela n’est nouveau pour l’Ukraine, qui chevauche l’importante rive nord de la Mer Noire. Durant plus d’un millénaire, ce territoire a fonctionné comme une sorte de charnière entre les moitiés occidentales et orientales du continent eurasien. Telle la Pologne, à l’ouest, ou la Biélorussie, au nord, l’Ukraine a plusieurs fois été conquise, occupée, fragmentée, et reconstituée depuis la fondation du Rus’ de Kiev en 882.
L’ex-République Soviétique est un patchwork démographique : deux langages slaves distincts, un fort pourcentage d’ethnies russes, et trois groupes religieux concurrents, incluant deux églises orthodoxes ukrainiennes : l’Église Orthodoxe dissidente de Kiev (Patriarcat de Kiev), qui n’est pas reconnue par le reste du monde orthodoxe, et l’Église Orthodoxe d’Ukraine, sous le Patriarcat deMoscou – ainsi que la petite mais influente Église gréco-catholique, rattachée à Rome.

L’U.E et la Russie :  Ouest contreEst 

Depuis la chute de l’Union Soviétique en 1991, et plus particulièrement depuis la Révolution Orange de 2004, l’Union Européenne s’est mise à courtiser l’Ukraine sans relâche. Cette parade de séduction diplomatique a pris un tournant important en 2010 lorsque Viktor Ianoukovich, qui avait démissionné de son poste de premier ministre durant la Révolution Orange, fut élu Président. Pendant un temps, Ianoukovich sembla favoriser l’intégration avec l’U.E, malgré le fait que sa base électorale, de l’est, est hostile à l’Euro. En 2010, l’Ukraine signa un Accord d’Association avec l’Union Européenne, ainsi qu’un pacte de libre-échange, prévu pour mettre le pays sur la voie de l’intégration économique et politique totale au sein de l’U.E. Mais aucune de ces mesures n'a jamais été ratifiée par les membres du gouvernement de l'U.E, à cause de préoccupations quant au respect droits de l’homme en Ukraine, et plus particulièrement sur la manière dont le gouvernement ukrainien a traité l’ex-premier Ministre Yulia Tymoshenko.

La Russie a joué un rôle central dans les relations entre l’Ukraine et l’U.E depuis la disparition de l’URSS. Le gouvernement Russe voit dans l’expansion de l’U.E à l’est une transgression de sa sphère d’influence traditionnelle, et une potentielle menace sécuritaire et économique à venir. Vladimir Poutine a souvent exprimé le désir d’unifier les anciennes républiques satellites de l’Union Soviétique en une union économique et politique volontaire, qui pourrait agir comme un contrepoids face à l’U.E de l’Europe occidentale. Depuis le début des pourparlers à propos de l’accord d’association et de libre-échange, la Fédération de Russie a mis la pression sur les deux parties pour ralentir, même stopper carrément 
intégration de l’Ukraine au sein de l’U.E. Ces efforts furent accentués en novembre 2013 lorsque le président Ianoukovich suspendit les préparations pour ratifier l’Accord d’Association. Un mois plus tard, la Russie accepta de fournir à l’Ukraine, alors à court de liquidités, une aide financière de 15 milliards de dollars, et proposa au pays une réduction de 33% sur le gaz naturel russe.

Les évènements de novembre et de décembre 2013 ont déclenché un important mouvement contestataire dans l’ouest de l’Ukraine, du côté des pro-U.E. A l'heure où ces lignes sont publiées, le
s affrontements entre policiers et manifestants ont fait au moins 25 morts dans la nuit du 18 au 19 février. Quatre opposants étaient déjà morts dans les affrontements à Kiev. En réponse, les contre-manifestants ont commencé à s’organiser dans l’est de l’Ukraine, où les russophones, les membres de différentes ethnies russes et les ouvriers de l’industrie ont exprimé leur inquiétude quant à l’érosion de l’identité religieuse et culturelle unique de l’Ukraine, ainsi que ses liens avec la Russie, la mère patrie. Les déclarations de soutien aux pro-U.E tenues par le sénateur américain John McCain lors d’une visite à Kiev en décembre 2013 ont contribué à injecter un anti-américanisme dans les manifestations de cette partie du pays.

Orthodoxes et catholiques

Malheureusement, les évènements en Ukraine se sont également teintés de religion. Le gouvernement Ianoukovitch a menacé l’église ukrainienne gréco-catholique de « mettre fin à ses activités » si ses prêtres n’arrêtaient pas leurs veillées de prière au beau milieu des manifestants, dans la capitale. La dernière fois que le catholicisme a été interdit en Ukraine, c’était en 1964, sous Joseph Staline. Ces veillées ont donné lieu à des dramatiques photos de scènes jamais vues depuis l’époque du syndicat Solidarnosc en Pologne, avec des membres du clergé debout coude à coude avec les manifestants, et s'interposant même parfois entre la foule et les force de l’ordre.

En réponse, des grands noms du catholicisme international, tel que le Cardinal de New York Timothy Dolan ont apporté leur soutien au mouvement pro-U.E et pressent les gouvernements occidentaux de faire de même. Le patriarche Filaret, chef de l’église ukrainienne gréco-catholique, qui soutient également le mouvement pro-U.E, presse les deux parties d’agir de manière non-violente, mais a fait remarquer que le gouvernement avait été le premier à rompre la trêve. « Les gens espéraient que cet accord (avec l’U.E) serait signé, mais cela n’a pas été fait » dit-il. « Les étudiants ont résisté mais ont été battus. La nation est choquée. »

De l’autre coté, le Patriarche de l’église orthodoxe russe, Kirill 1er de Moscou, qui aspire à la gouvernance ecclésiastique de tous les ukrainiens orthodoxes, même sur les membres de l’Église dissidente de Kiev, a appelé les manifestants anti-U.E, y compris le clergé, à résister contre l’absorption de l’Ukraine par l’Occident profane. « Quand un membre du clergé apparaît sur les barricades et provoque les gens, ce n’est pas un message de l’Église ». Cela a suscité une réponse cinglante de la part du patriarche Filaret : « Si nous suivons le concept de Rusky Mir (« le monde Russe ») défendu par Kirill,  ce n’est plus l’unification : c’est un empire, emballé dans du papier-cadeaux. En fait, il s’agit de la création d’un nouvel empire. »

Pour sa part, le Pape François a simplement prié pour la paix. Il sait que s’il s’immisce trop profondément dans la mêlée, il ne peut qu’aggraver la situation, et peut-être mettre en péril les relations avec l’Eglise orthodoxe, en particulier avec Kirill, qui est le moins enclin à la réconciliation entre les deux «poumons» de l'Eglise universelle. Le dimanche 26 Janvier 2014, le pape, à propos de l’Ukraine, avait déclaré : « Je souhaite un dialogue constructif entre les institutions et la société civile et que, sans usage de la force, l'esprit de la paix et la recherche du bien commun prévalent dans les cœurs de tous ». Après avoir offert ses prières pour la paix en Ukraine, le Saint-Père et quelques enfants ont lâchées deux colombes depuis le balcon du palais apostolique, donnant sur la place St Pierre. Pouvant être interprété comme un mauvais présage, un goéland et un grand corbeau noir ont immédiatement attaqué les deux colombes.

Comme beaucoup d’anciennes Républiques Soviétiques, l’Ukraine est encore dans les affres d’une crise identitaire, qui déterminera la société à bâtir et la culture l’animera. L’Ukraine est comme Janus, le dieu romain des clefs et des portes, des commencements et des fins et dont les deux visages sont tournées vers des directions opposées. Sera-t-elle une nation occidentale avec un passé à l’Est, ou une nation de l’Est qui aura résisté à la tentation occidentale ? La réponse, quelle qu’elle soit, aura d’importances conséquences pour tous.

Traduit de l’édition anglaise d’Aleteia par Paul Monin

Tags:
CatholiqueorthodoxesrussieukraineUnion européenne
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