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Refonder l’intelligence catholique

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Le « fait chrétien » est-il sorti de l’histoire ? Dans sa chronique sur Radio Espérance, Guillaume de Prémare lance le débat : nous avons des réponses, mais nous ne les donnons pas..

Un curé de paroisse me racontait un jour avoir enterré successivement trois personnes de la même famille. La série noire, en quelques jours. Bouleversé, l’un des rescapés de cette hécatombe familiale demande au prêtre : « Mais pourquoi ? » Le curé, lui-même secoué, répond : « Je ne sais pas, je ne sais pas. »

Notre bon curé a peut-être eu raison de répondre « Je ne sais pas ». Nous sommes ici dans une relation personnelle, intime. Mais dans l’Agora contemporaine, face aux grandes questions qui traversent la condition humaine, les catholiques ne peuvent répondre « Je ne sais pas ». Si nous ne savons pas tout, Dieu a révélé de manière complète ce qu’il est nécessaire de connaître et de comprendre quant à la destinée humaine.

A mon avis, on ne peut se représenter l’Eglise comme un groupe d’hommes sincères qui cheminerait cahin-caha au cœur du désert et proposerait à ses frères de partager une simple quête de sens. Non, le désert, l’exode, c’est terminé. Depuis, s’est produit un événement historique majeur : Dieu a pris notre condition humaine pour accomplir et enseigner son œuvre de Salut, la lumière est entrée dans le monde.

Il y  a quelques semaines, je pointais « le drame de l’humanisme chrétien » et soulignais l’aplatissement du message chrétien. En écho à  cette chronique, un Italien m’a envoyé un livre de Luigi Giussani –  fondateur du mouvement Communion et libération – intitulé La conscience religieuse de l’homme moderne. Giussani nous rappelle une vérité simple : « Le  christianisme est entré dans le monde pour s’opposer à la ruine de l’homme qui se produit quand l’homme perd son lien avec Dieu. » Et Giussani de résumer cruellement l’appauvrissement de la pensée religieuse du catholicisme contemporain : ce qu’il appelle « le fait chrétien » est réduit à « la parole de Dieu interprétée par la conscience ». Or, la Parole n’est pas simplement un dialogue subjectif entre Dieu et chaque homme, mais aussi un enseignement objectif, universel, fondamental, c’est une révélation.

Pour Giussani, cette réduction contemporaine a trois conséquences : le « subjectivisme », le « moralisme » et « l’affaiblissement de l’unité organique du fait chrétien ». Le « fait chrétien » est sorti de l’histoire. L’histoire du Salut n’est plus transmise, la matière même de l’histoire et de la condition humaine n’est plus pensée dans son unité organique. Voyez par exemple comment la dynamique chronologique du catéchisme a été supprimée…

Cette perte d’unité est la racine du mal, parce que « l’unité organique du fait chrétien » contient les réponses essentielles aux grandes questions que l’homme se pose sur son origine, sa condition et sa destinée. Origine, condition et destinée : ce triptyque est la base de l’angoisse métaphysique et existentielle de l’homme. Nous avons des réponses, mais nous ne les donnons pas. Non contents d’avoir enfoui la transcendance au profit d’un parole subjective et moralisante, nous avons rompu la transmission d’une partie fondamentale de ce que nous avons reçu du Christ, de son Evangile, de son Eglise. En aplatissant la révélation chrétienne, nous avons, sous certains aspects, neutralisé la vérité de Dieu.

Cette crise interne du « fait chrétien » a des conséquences intellectuelles externes. En manque de cohérence d’ensemble, l’intelligence catholique contribue parfois à une certaine indigence de la pensée religieuse moderne. En acceptant que « le fait chrétien » sorte de l’histoire, nous avons accepté que Dieu sorte de la réalité concrète du monde et de notre manière de penser le monde, de notre philosophie. Exclure l’auteur de la sagesse de la recherche la sagesse, franchement, c’est davantage qu’un paradoxe, c’est un naufrage.

A mon avis, l’intelligence catholique est, sous certains aspects fondamentaux, à refonder. Il y probablement un chantier à ouvrir, et beaucoup de travail. Alors, chiche ? On y va ?

Guillaume de Prémare

(Cette chronique hebdomadaire a été diffusée sur Radio Espérance le 24  janvier 2014)