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Egypte : le pari risqué de la sécularisation

María Angeles Corpas - Publié le 22/10/13

Le Gouvernement militaire a dissous les Frères Musulmans et entamé autoritairement un processus de sécularisation qu’il considère comme étant “la clé de la démocratie”. Jusqu’où pourra-t-il aller ? Réflexion.

    Le 23 septembre dernier, un tribunal du Caire a déclaré illégales les activités des Frères Musulmans, a gelé leurs fonds et a redonné à la confrérie le statut qu’elle avait avant la révolution de 2011. Une partie de la société égyptienne s’est tenue à l’écart de la vie publique, rendant toujours plus difficile la réconciliation nationale, surtout parce qu’elle a construit son image sur le modèle de l’islam radical. Le gouvernement par intérim a lancé un message dont l’écho retentit également en Occident: “la sécularisation est la clé de la démocratie”.

1. De la clandestinité à la clandestinité, en passant par le Gouvernement

Le 9 octobre, le gouvernement militaire a interdit la branche des Frères Musulmans répertoriée en tant qu’ ONG depuis le mois de mars. En quelques mois, le groupe est passé de la tête du gouvernement à une opposition constamment mobilisée et éloignée du même gouvernement.
La violence urbaine et la polarisation sociale sont en train d’assombrir la perspective d’un consensus sur le retour à la vie démocratique.

Depuis leur fondation en 1928, les Frères Musulmans ont tenu un rôle prépondérant dans la vie publique égyptienne, irradiant leur influence dans tout le monde arabe. Déclarés illégaux en 1954 à l’époque de Nasser, ils ont vécu dans la clandestinité jusqu’à la révolution de 2011, un événement qui a non seulement marqué la fin du mandat de Moubarak, mais également celle d’un grand chapitre de l’histoire égyptienne.
Les citoyens qui affluaient sur la place Tahrir depuis le “jour de la colère” du 25 janvier avaient un objectif clair. À la différence des autres révoltes, comme en Tunisie par exemple, ils souhaitaient faire tomber le régime représenté par la dictature de Moubarak, qui a donné sa démission le 11 février 2011.

L’armée, avec à sa tête Tantawi, organise alors des élections, dont le vainqueur est Mohammed Morsi, du parti Liberté et Justice, branche des Frères Musulmans. Son bref mandat (du 30 juin 2012 au 3 juillet 2013) est marqué par les controverses, notamment autour de la réforme constitutionnelle et de la tentative de renforcer les pouvoirs présidentiels.

Ces tentatives ont été perçues comme autoritaires par une partie de la population, qui redoutait que la confrérie impose à tous les Égyptiens sa conception de l’État et de la société.

Quelques sursauts de protestations en novembre et décembre 2012 ont ouvert la voie à l’éclatement du 29 juin 2013. La démission de Morsi était exigée pour révoquer son mandat et orienter la révolution. Le 3 juillet, l’ultimatum posé par les forces armées commandées par Al-Sissi arrive à son terme et un coup d’état a introduit un autre gouvernement provisoire militaire.

Quelle est cette vision de l’État et de la société redoutée par les Egyptiens? Quelle responsabilité a eu Morsi dans la fragmentation de la société? Quels éléments peuvent s’opposer à un gouvernement élu démocratiquement?

2. La démocratie dans l’islam, une utopie conflictuelle?

Suite au coup d’état, le président sortant a été arrêté, tout comme de nombreux leaders du mouvement, comme par exemple le guide suprême Mohammed Badie. Les Frères Musulmans ont immédiatement dénoncé le changement comme étant un “coup d’état illégitime”, provoquant des soulèvements dans tout le pays, afin de rétablir le Gouvernement.

Les affrontements avec la police et l’armée ont donné lieu à beaucoup de morts et de blessés, qui n’ont fait que renforcer le conflit. Pour les autorités, il n’est plus suffisant d’évacuer les campements comme celui de Rabaa. Une étape décisive a été franchie pour la situation future de l’Égypte, qui en réalité se tourne vers le passé.

L’interdiction du 23 septembre dernier a pour objectif de relier les ramifications sociales de la confrérie, pas seulement en tant que parti politique, mais également en tant que mouvement civile et ONG. La question est d’une importance capitale, étant donné que la confrérie s’était chargée de nombreuses questions d’ordre sociale, délaissées par l’État. Cette oeuvre d’une décennie lui ont conféré une grande influence parmi les plus pauvres.

L’interdiction administrative du Ministère pour la Solidarité Sociale datant du 8 octobre confirme la tendance des autorités par intérim à assimiler les Frères Musulmans à la violence et à l’extrémisme. En d’autres termes, on profite d’une situation de confusion pour rendre irréversible l’éloignement de la vie politique de ce mouvement qui, depuis son origine, prévoit la construction d’une société cohérente avec ses racines culturelles et religieuses, chose qui au niveau politique irait à l’encontre des intérêts géostratégiques qui reproduisent un néocolonialisme sur le monde arabe. Une position qui lui a d’ores et déjà valu une image extrêmement négative dans le monde occidental.  

3. L’expérience égyptienne, une clé pour les relations entre le pouvoir civile et la religion

Nous pouvons en conclure que l’équation Religion-État est fondamentale pour le futur de l’Égypte. La réaction des puissances occidentales se fonde sur un équilibre délicat. On confie au Gouvernement par intérim d’ Adly Mansour la responsabilité de maintenir l’ordre publique sans faire trop usage de la force, et de la même façon il est impératif de revenir sur une voie de réconciliation nationale qui renvoie au processus démocratique.

Toutefois, il n’y a pas eu de condamnation explicite du coup d’état de juillet. La représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Catherine Ashton s’est déclarée “profondément préoccupée par la violence, le grave problème de polarisation et de défiance”.

La voie conduisant à la paix requiert un accord de base, difficile à obtenir quand les parties se diabolisent mutuellement, refusant l’idée que “l’autre” puisse avoir une volonté démocratique et soit représentatif du peuple égyptien. En ce sens, le fondateur de la Société Averroès Mourad Wahba a déclaré qu’en Égypte la démocratie doit commencer par le sécularisme à l’occidentale. Au contraire, les Frères Musulmans sont présentés comme un groupe avide de pouvoir, belliqueux et qu’il est nécessaire de contrôler pour ne pas retourner à “l’Âge de pierre”. Une lutte entre une mentalité humaniste et le fondamentalisme tyrannique.

Wahba a raison de souligner la nécessité de déconnecter les questions religieuses du pouvoir civil, pour lesquelles les catégories de “citoyen” et “croyant”- sans pour autant être incompatibles ou ostracisantes, ne sont pas complètement semblables. Une ligne politique s’est rapidement insérée dans le magistère de l'Église catholique par le biais des encycliques de Léon XIII Inmortate Dei (1885) et Rerun Novarum (1891): la distinction sans séparation et la collaboration sans confusion.

Bien que des institutions importantes en Égypte comme l'Église copte ou l’université d’Al-Ahzar défendent une position conciliatrice, opposée à la violence et à la polarisation, les catégories de gouvernement auxquelles Wahba s’identifie exagèrent la criminalisation de tout un secteur de la société égyptienne lié à la religion. Une exclusion du domaine public est incompatible avec les valeurs universelles inhérentes à la démocratie. Et c’est ce vers quoi tend le gouvernement issu du coup d’état.

Ces faits nous conduisent à rester attentifs aux solutions proposées pour résoudre le conflit. Est-il possible qu’un État soit capable de faire face aux nécessités sociales fondamentales du peuple égyptien? La spirale de la violence sectaire va-t-elle continuer? Respecterons-nous les droits des minorités, notamment des chrétiens coptes? Les Frères Musulmans vont-ils encore se radicaliser? Une Égypte libre est-elle envisageable avec le consensus de la majorité de ses citoyens et sans ingérences externes?

Article traduit par Solène Tadié

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