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Génocide arménien : faut-il béatifier les victimes ?

Lucandrea Massaro - aleteia - Publié le 16/10/13

Que penser de la décision de l’Eglise arménienne de béatifier les victimes du génocide de 1915 ? L’avis de Mgr George Noradounguian, Recteur du Collège pontifical arménien

      A près d’un siècle du génocide arménien de 1915, le Synode des Evêques de l’Eglise arménienne apostolique a placé au centre de sa réflexion commune la proposition visant à canoniser en tant que martyrs l’ensemble des victimes du « grand mal » perpétré sur le territoire de l’actuelle Turquie en 1915.

Comme le rapporte Fides, le Synode, qui s’est tenu du 24 au 27 septembre au siège patriarcal d’Etchmiadzine, à 20 Km de la capitale arménienne, Erevan, a rassemblé pour la première fois depuis six siècles l’ensemble des Evêques arméniens apostoliques, tant ceux dépendant directement du catholicosat d’Etchmiadzine – dirigé par le Patriarche Karekin II, la plus haute autorité du Christianisme arménien apostolique – que ceux liés au catholicosat de la grande maison de Cilicie – dirigé par le Catholicos Aram I, ayant son siège au Liban.

Le génocide, survenu de 1915 à 1916, a coûté la vie à un million et demi de personnes, victimes du nettoyage ethnique et religieux des Jeunes-Turcs sous la direction de Kemal Atatürk (père des Turcs).
L’idée de les canoniser est d’autant plus historique que l’Eglise apostolique arménienne n’a pas procédé à des canonisations depuis le VIe siècle…

Aleteia a interrogé à ce propos Mgr George Noradounguian, recteur du Collège pontifical arménien (1)

Mgr Noradounguian, l’Eglise arménienne souhaite canoniser tous les martyrs du génocide arménien. Quelle est votre opinion?

Récemment, l'Eglise arménienne a tenu son synode, au cours duquel la décision a été prise sur cette question, évidemment très délicate; il y a dans cette décision l’idée d’avancer, mais elle suscite aussi des interrogations sur la manière de procéder à cette reconnaissance. Tout d’abord, la question la plus immédiate: sont-ils morts pour leur foi?  Pour ce million et demi de personnes, en a-t-il été ainsi ? C'est pourquoi l'Eglise arménienne va se donner le temps de réfléchir, même si on s’oriente vers une proclamation d’ici à 2015

L’Eglise catholique arménienne a été profondément blessée, comme les autres Eglises qui ne sont pas unies à Rome; un parcours similaire est-il possible également pour ces martyrs catholiques ?

Dans les années 80, nous avons fait quelque chose comme ça, autrement dit une demande de béatification pour un groupe lié à l’évêque Iganzio Maloyan, morts ensemble (évêque, membres du clergé  et un groupe de fidèles, ndr), puis la  Congrégation a décidé que chaque cas allait être étudié séparément. En 2001, l’évêque a été reconnu bienheureux, en 2015 ces prêtres seront probablement élevés à la gloire des autels. Ensuite suivra l’enquête sur les fidèles. Cela prend un certain temps.

Comment répondre à ceux qui disent qu’il s’agit d’une prise de position politique contre la Turquie qui ne reconnaît toujours pas cette tragédie du XXe siècle?

Je serais vraiment consterné s’il en était ainsi. La question n’est pas d’avoir une carte de plus, à des fins politiques, vis-à-vis de la Turquie. Les martyrs sont les semences de l’Eglise. Si on fait de la politique, on fait de la politique, mais n’instrumentalisons pas le sang des martyrs.

Cela serait une grande trahison. Bien sûr, on peut comprendre le ressentiment des gens, mais ce serait une façon de trahir ce sacrifice, et cela ne porterait aucun fruit dans le dialogue entre la Turquie et l’Arménie, ne ferait qu’exacerber les esprits et rien d’autre.

L’année 2015, qui marque le centenaire du génocide, approche  et cette manière de procéder à la hâte risque de faire mal. J’espère que non, car le message de ce martyre serait perdu.

Pourquoi la Turquie refuse-t-elle de reconnaître  le génocide arménien?

Je pense qu’ils ne veulent pas se sentir les héritiers de ces personnes: « ce sont les Ottomans », « ce sont les Jeunes-turcs » disent-ils. C’est aussi une question de  « caractère »: il faut être prêt à se reconnaître coupable et à se remettre en cause. Il faut un courage qui fait défaut encore, c'est peut-être encore trop tôt pour eux. Enfin, il y a aussi un aspect matériel: reconnaître le génocide signifie reconnaître les dommages et intérêts dus aux héritiers et aux survivants. Dans leur silence, ils se sentent somme toute soutenus par les grandes puissances.

Les Arméniens ne comptent guère à l’échelle internationale: pas d’argent, pas de pétrole, pas d’armes, qui les écoute? La Turquie est forte et les puissances mondiales le savent. 

1) Collège voulu par Léon XIII, en  1883, pour la formation du clergé arménien catholique.

Article traduit par Elisabeth de Lavigne

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