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« C’est une fille » : le mot qui tue !

CC Zuhair A. Al-Traifi
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200 millions de filles sont privées du droit de naître chaque année dans le monde, dénonce un documentaire américain. Entretien avec son réalisateur.

30.07.2013
MercatorNet
 
Les Nations Unies estiment que 200 millions de filles sont "manquantes" aujourd’hui dans le monde, la majorité de l’Inde et de la Chine. Quels sont les modèles culturels et les récits individuels derrière cette statistique choquante ?
 
 Evan Grae Davis, un Américain qui possède une vaste expérience du monde en développement, a produit un film documentaire qui répond à cette question par la bouche de femmes plongées dans ces cultures et de militants faisant campagne pour elles. Dans cette interview accordée par email à Mercator Net, il a expliqué comment il en est venu à faire faire le film et ce qui doit arriver.
 

MercatorNet: C'est un film poignant. Comment en êtes-vous venu à le faire?

Evan Grae Davis: J'ai passé ces deux dernières décennies à parcourir le monde pour recueillir des histoires de personnes nécessitant une aide humanitaire,  et faire le point sur le développement des ONG et des organismes sans but lucratif. Pendant tout ce temps, j'ai été témoin de beaucoup d'injustice. J'ai commencé à poser la question : quelles sont les racines culturelles et les mentalités qui permettent de telles violations des droits de l'homme à l'échelle mondiale aujourd'hui ? Je me suis mis à explorer cette question pour faire  un film documentaire. Je me suis rendu avec mon équipe dans neuf pays pour recueillir des histoires pour ce film. Un des pays  que nous avons visités a été l'Inde, dans l'espoir de comprendre comment la soumission et la dévalorisation des femmes pouvaient se justifier par la traditionnelle préférence culturelle pour les fils.

Ce que nous avons découvert lors du tournage en Inde au sujet de l'épidémie de “filles manquantes” et des ratios garçons-filles radicalement faussés,  avec pour conséquence les abus et la négligence dont sont victimes les filles, a changé la donne pour nous.
 
Après avoir entendu les statistiques de  l'ONU  estimant à pas moins de 200 millions les « filles manquantes » aujourd’hui dans le monde  à cause du «gendercide » (néologisme anglais désignant le fait de tuer délibérément des personnes en raison de leur genre ndt), nous avons effectué  des recherches  également en Chine, et nous avons été stupéfaits de voir que peu de gens semblaient être conscients de ce qui s’avérait être le plus grand problème des droits de l'homme de notre temps, et certainement la plus grande forme de violence contre les femmes dans le monde aujourd'hui. Il y avait là-bas, semblait-il, très peu de choses sur le sujet. C'est alors que nous avons décidé de consacrer le projet de film à exposer cette histoire inédite,  à éduquer et mobiliser les gens pour mettre fin  au « gendercide » en Inde et en Chine.

Quelles pratiques contribuant au “gendercide” avez-vous étudiées?

Dans le film, nous explorons la mentalité fondamentale de  la préférence pour les fils qui est à la base du gendercide. Dans des cultures comme celles de l'Inde et de la Chine, la préférence pour les garçons s’appuie sur des traditions séculaires selon lesquelles les garçons valent plus que les filles. Seuls les fils portent le nom de famille et héritent des biens ou accomplissent les rites funéraires  à la mort des parents. Les filles, une fois mariées, rejoignent la famille de leur mari et ne sont plus considérées comme faisant partie de leur famille d'origine.

En Inde, la préférence pour les garçons est davantage influencée par le système de la dot, dans lequel les familles doivent souvent payer de grosses sommes d'argent ou donner de l'or, des terres et d'autres biens de famille à la famille du mari, quand leurs filles se marient. Le coût pour assurer des maris aux filles devient prohibitif, de sorte que les familles évitent d'avoir plus d'une fille ou, au maximum, deux filles.

En Chine, la politique de l'enfant unique a contribué à l'élimination de millions de filles au cours des dernières décennies. Les fils prennent soin de leurs parents âgés, et les filles quittent leur famille pour se joindre à la famille de leur mari, comme en Inde. Donc, si une famille n'est autorisée à n’avoir qu’un seul enfant, elle est déterminée à identifier le sexe de chaque grossesse et les filles avortent systématiquement les fœtus féminins jusqu'à ce qu'elles portent un fils.

Peut-être le témoignage le plus choquant dans votre film est-il celui d'une femme indienne qui a tué huit filles – et semble considérer froidement la question. Vous avez interviewé cette femme personnellement :  avez-vous fini par comprendre comment elle a pu faire ça? Quelle lumière son cas peut-il jeter sur l'ensemble du problème en Inde?

Me trouver debout au bord d'un champ, dans le sud de l'Inde, et écouter une mère partager avec moi comment elle avait personnellement étranglé huit de ses propres petites filles nouveau-nées, a été de loin l'interview la plus choquante et difficile. Elle a partagé cela avec moi d'un ton neutre, souvent souriant ou riant, lorsqu’elle a raconté qu’elle ne pouvait pas se permettre d’élever des filles et faisant de grandes déclarations comme quoi « les femmes ont le pouvoir de donner la vie et le pouvoir de l’enlever."

Plus tard dans l'entrevue, elle a partagé une chanson sur sa situation difficile de femme et la douleur d'avoir été  contrainte à un mariage arrangé, dès son plus jeune âge. Elle nous a raconté comment, à l’âge de 15 ans, elle excellait à l'école et nourrissait de grands espoirs pour son avenir, quand il a été décidé qu'elle serait donnée comme deuxième épouse au mari de sa sœur, parce que sa sœur ne pouvait pas avoir d’enfants. Son but dans la vie était de donner naissance à un fils pour son mari.

C'est à ce moment que le gendercide a pris pour moi une toute nouvelle signification, parce que j'ai réalisé que cette femme était simplement un produit de la culture dans laquelle elle vit. Elle a été programmée dès sa naissance pour accepter certaines idées traditionnelles sur sa propre valeur et son rôle en tant que femme. Ces croyances profondément enracinées guident le système tout entier, et souvent les femmes se retrouvent  à reproduire la même violence que celle dont elles ont été victimes sur leurs filles et leurs belles-filles.

Vous a-t-il été difficile d'obtenir des témoignages de femmes qui sont confrontées à ce problème directement ? Qui vous a aidé à les contacter?

Comme cinéastes américains, nous ne pouvions pas simplement nous présenter et demander aux femmes de parler de la dévalorisation des femmes et du meurtre de jeunes filles. Donc, nous avons contacté les ONG et avocats locaux qui avaient noué des relations dans ces communautés. Ils nous ont présentés aux femmes qui étaient disposées à partager leurs histoires avec nous.
Par exemple, la « Jesus Mercy Home Association »  nous a emmenés visiter quelques communautés du Tamil Nadu, y compris celle où vivait  la mère qui a étranglé ses huit petites filles. Et l'équipe du Centre de recherche sociale à New Delhi nous a emmenés visiter plusieurs de leurs programmes d’aide sociale communautaire à Delhi et Haryana. Le film n’aurait absolument pas été possible sans le travail et le soutien de ces organisations locales, et nous leur sommes immensément reconnaissants pour leurs années de travail dans ce domaine, qui ont permis cette communication franche.

Tous ces partenaires sur le terrain étaient soucieux de la vie privée et de  la sécurité des femmes avec lesquelles ils travaillent, et nous avons dû demander, dans chaque cas, si elles étaient disposées à partager leurs histoires ou non. A notre grande surprise, en Inde, la plupart des femmes et des familles se sont montrées disposées à partager leurs histoires, sans honte ni embarras. Cela semblait nous indiquer à quel point certaines de ces croyances culturelles étaient profondément ancrées.

La politique de l'enfant unique en Chine rend la situation un peu différente là-bas, mais les femmes y adhérent-elles dans la même mesure? Avez-vous trouvé des gens qui étaient d’accord avec cette politique ?

L'impression que j'ai eu en parlant avec les militants et ceux qui travaillent pour mettre fin à ce gendercide en Chine est que la nature coercitive et oppressive de la politique de l'enfant unique est extrêmement impopulaire parmi les femmes chinoises.
Cependant, elles n’ont pratiquement comme seul choix que d’endurer  en silence l'intrusion du gouvernement dans leur vie privée et ont que peu de recours contre la mainmise sur leurs droits reproductifs des responsables de la planification familiale. Celles qui manifestent leur désaccord ou refusent de se soumettre à cette mesure  subissent des châtiments sévères, ainsi que les membres de leur famille.

L'Inde est un pays démocratique et religieux, tandis que la Chine, officiellement, ne l'est pas. L'Inde possède donc une meilleure chance de rompre avec cette  horrible guerre faite aux filles?

La religion en Inde n’a un impact sur le gendercide  que dans la mesure où certaines communautés religieuses comme les musulmans et les chrétiens ne pratiquent pas le foeticide et l'infanticide féminins au même niveau que les bouddhistes, les hindous et les sikhs. Cependant, la culture de la préférence patriarcale pour les fils, profondément ancrée,  imprègne l'Inde, et la dévalorisation des femmes reste très répandue indépendamment de la conviction religieuse.

On aurait pu penser que le caractère démocratique du gouvernement de l'Inde conduirait à des progrès dans l'émancipation des femmes. Mais malgré le nombre important des femmes à des postes gouvernementaux importants, ainsi que le tiers des sièges des gouvernements locaux occupés par des femmes, la violence contre les femmes en Inde est pire que jamais.

Le gouvernement, que ce soit en Inde ou en Chine, ne sera qu'une partie de la solution, s'ils ont la volonté politique de le faire, et ce n'est pas le cas dans les deux pays en ce moment. Lorsque le gouvernement chinois a élaboré la volonté politique de mettre fin aux pieds bandés pour les femmes en Chine, la pratique a été éliminée efficacement  en une génération.
Pour les deux pays, une action gouvernementale est nécessaire mais de différentes manières. La Chine doit mettre fin à sa politique de planification familiale coercitive, alors que le gouvernement de l'Inde doit faire pression pour faire appliquer ses lois existantes contre la dot, la sélection du sexe et l'infanticide.  

Vous avez exprimé l'espoir que votre film continuera à inspirer un mouvement mondial pour mettre fin au  gendercide. Quels sont les objectifs spécifiques que doit viser ce mouvement?
 
Le premier objectif du mouvement est d’augmenter le niveau de sensibilisation au  gendercide dans le monde. Nous encourageons toute personne désirant voir la valeur et de la dignité des filles  restaurée en Inde et en Chine à passer le mot à propos de la question et à propager notre film auprès de vos amis et votre famille, à travers les réseaux sociaux Facebook and Twitter, et en organisant  la projection du film dans vos communautés. Pour en savoir plus sur comment passer le mot ou organiser une projection, reportez-vous au site http://www.itsagirlmovie.com.

Lorsque les gens informés du problème seront plus nombreux, nous espérons les mobiliser pour passer à l’action. Il existe de nombreuses façons de s'impliquer, que ce soit en signant nos pétitions demandant aux leaders mondiaux d’exiger la fin du gendercide en Inde et en Chine, ou en soutenant nos partenaires qui œuvrent sur le terrain pour sauver des filles et défendre les droits des femmes en Inde et en Chine. Encore une fois, les personnes intéressées peuvent en savoir plus sur notre site.

A ce jour, nous avons mobilisé près d'un demi-million de personnes à prendre des mesures. Imaginez si nous avions des dizaines de millions  de personnes exigeant des gouvernements de l'Inde et la Chine de promouvoir la justice et l'égalité pour les filles et les femmes qui subissent le gendercide, et exigeant des leaders mondiaux qu’ils rendent des comptes pour cette violation massive des droits de l'homme.

Dans une émission de la BBC sur ce thème, un orateur indien a souligné que l'Occident est profondément impliqué dans le gendercide en raison de sa promotion du contrôle de la population en Inde et en Chine – et ailleurs – et l'acceptation de l'avortement comme méthode de contrôle des naissances. N'est-ce pas là un obstacle majeur à tout rôle positif  que la pression politique occidentale pourrait jouer?

Il est exact que le déséquilibre entre les sexes en Inde, en Chine et dans autres pays d'Asie a été alimenté par la pression des gouvernements occidentaux et des ONG pour le contrôle de la population,  qui dans nombre de cas ont exploité la préférence culturelle  pour les fils pour le « plus grand bien » ”du contrôle des populations.

Et même si les sexes-ratios dans les pays occidentaux ne sont pas aussi extrêmes qu’en Inde ou en Chine, le gendercide  existe  dans tous les pays occidentaux, à des degrés divers. En particulier, des études ont montré que des communautés d’immigrés asiatiques en Occident ont des sex-ratios similaires à ceux de leurs pays d’origine, ce qui indique que le gendercide (et en particulier, la sélection du sexe) peut se produire à un rythme similaire au sein des communautés d’immigrés. Le Canada, la Nouvelle-Zélande, l'Australie et la plupart des pays d'Europe occidentale interdisent l'avortement sur la base du sexe du fœtus – la seule exception notable étant les États-Unis.

Telles sont les questions pertinentes qui, j'en suis sûr, auront un impact sur le rôle positif  que l’Occident peut avoir en faisant pression  pour poursuivre l’objectif de mettre fin au gendercide.

www.itsagirlmovie.com

Texte original publié par MercatorNet le 30 Juillet 2013.  Traduit avec sa permission, tous les autres droits étant préservés.
 

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