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Le pape François et le « carriérisme » des évêques : fort mais non sans précédent

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Isabelle Cousturié - Publié le 28/05/13

On s’est étonné que le Saint-Père mette en garde les évêques contre la tentation du « plan de carrière ». Mais sous d’autres formes, ses prédécesseurs l’avaient fait aussi !

Depuis le début de son pontificat, le pape François garde la simplicité et le franc-parler qui le caractérisent pour exhorter l’Eglise à répondre aux défis du temps en étant priante et pénitente, dépouillée et loin des mondanités, une Eglise pauvre pour les pauvres ! Mais si le style lui appartient, le message, lui, n’est pas nouveau.

Combien de fois le pape François a soulevé la question de la cohérence entre « le dire et le faire » des fidèles et des pasteurs ! Combien de fois a-t-il fustigé l’ambition, le goût du succès, le fait de se mettre soi-même au centre, de dominer les autres et de se croire les maitres du monde » !

Dans une homélie, courte et accessible, comme il les affectionne,  il demande aux religieux de ne pas être seulement des « gestionnaires », mais avant tout des « médiateurs ». Il exhorte les prêtres à se tourner davantage vers « les périphéries », à œuvrer « pour les pauvres, les prisonniers, les opprimés, les malades, ceux qui sont tristes et seuls », là « où se trouvent la souffrance et le sang versé ».

Jusqu’à la semaine dernière, tout en douceur, graduellement … et puis il rencontre les évêques italiens, et là le ton monte, plus incisif, car il est leur chef direct. C’est l’évêque de Rome et le primat d’Italie qui leur parle : « Ne soyez pas des fonctionnaires paresseux » leur dit-il, « ouvrez vos cœurs, vos mains et vos portes en toute circonstance  (… ) Ne soyez pas des patrons mais des modèles ».

Cette rencontre fut la première rencontre du nouvel évêque de Rome avec les quelque 300 évêques italiens, mais derrière le discours qu’il leur a tenu, c’est à  tous les évêques du monde que le pape s’adressait. Il leur a demandé, sans détours, de « mettre de côté toute forme d'arrogance », d’éviter « la tiédeur et le carriérisme », comme il avait fait début mai en recevant les supérieures générales des ordres religieux féminins du monde entier (Vatican).

Il avait déjà en effet prononcé devant elles des paroles fortes contre le carriérisme et les ambitions personnelles au sein de l’Eglise :  « Les hommes et les femmes d'Eglise qui sont carriéristes, arrivistes, qui 'utilisent' le peuple, l'Eglise, leurs frères et leurs sœurs – ceux-là mêmes qu'ils devraient servir – comme d'un tremplin pour leurs propres intérêts et leurs ambitions personnelles … ceux-là font un grand mal à l'Eglise », avait souligné le pape François.

Mais jeudi dernier, 23 mai, avec les évêques italiens le pape François y est allé encore plus fort, attaquant directement « la paresse », l'esprit de « carrière » et le goût de « l'argent », comme le relève Jean-Marie Guénois  du Figaro, en commentant :

« Ils devaient repartir sereins, la plupart dans de solides limousines, surtout très préoccupés par la situation politique italienne et l'implication de l'Église, à l'image de leur président, le cardinal Angelo Bagnasco ». Et le confère d’ajouter : « c'était sans compter sur la «bomba», comme l'on dit à Rome pour un discours choc et d'une franchise unique, que leur avait préparé le pape François ».

Jean-Marie Guénois cite une large partie de ce discours qu’il lui a fait l’effet d’un « réquisitoire »…« du jamais entendu à l'époque moderne dans la basilique Saint-Pierre… », souligne-t-il :

« Nous ne sommes pas l'expression d'une structure ou d'une nécessité organisatrices, mais le signe de la présence et de l'action du Seigneur ressuscité». Ce qui requiert «une vigilance» spirituelle sans laquelle le pasteur, donc l'évêque en premier lieu, «tiédit, est distrait, oublie et devient insensible, se laisse séduire par les perspectives de carrière, la flatterie de l'argent, les compromis avec l'esprit du monde. Ce qui le rend paresseux, le transforme en un fonctionnaire, un clergé d'État plus préoccupé par lui-même, l'organisation et les structures, que par le vrai bien du peuple de Dieu. Il court alors le risque, comme l'apôtre Pierre, de renier le Seigneur, même si, formellement, il se présente et parle en Son nom. Ils offensent la sainteté de la Mère Église hiérarchique en la rendant moins féconde

Des paroles qui résonnent très fort et interpellent beaucoup de catholiques. La franchise du pape et sa manière d’aller « droit au but » font grimper sa côte de popularité auprès des croyants  et.. des non croyants ! 

Il ne manque pas non plus de mettre en garde contre « l’ennemi, le diable si souvent déguisé » prêt à les faire trébucher.
Toutefois, si son style détonne par rapport à bon nombre de ses prédécesseurs, le pape François reprend bien des thèmes chers aux deux papes précédents, comme « la course au carriérisme », « les compromis avec l’esprit du monde » .

Voici ce qu'écrit à ce propos le père Pietro Messa, directeur de l’Ecole supérieur d’Etudes Médiévales et franciscines de l’Université pontifical Antonianum, pour Aleteia  :

Jean-Paul II, le 21 octobre 2003, dans le discours qu’il a prononcé lors de son dernier consistoire ordinaire public, pour la création de nouveaux cardinaux, exhortait ceux que le Seigneur  « associe, à travers le sacrement de l’Ordre, de manière plus étroite, à sa mission même» à éviter « toute tentation de carrière et de bénéfice personnel ».
Benoît XVI s’est élevé à plusieurs reprises contre la tentation de succomber à ce désir humain, trop humain… Ainsi, le dimanche 17 février 2013, présidant l’avant-dernier Angélus de son pontificat, il soulignait que le noyau central de la séduction du Tentateur « consiste toujours à instrumentaliser Dieu pour ses propres intérêts, en donnant plus d’importance au succès et aux biens matériels».

Que dans le cœur de l’homme, y compris celui des ministres ordonnés, il y ait cette inclination à se laisser séduire par les perspectives de carrière, la flatterie et l’étalage pour susciter l’admiration, ne doit pas surprendre :

L’Eglise enseigne que par le péché originel la nature humaine est  « inclinée au péché (cette inclination au mal est appelée « concupiscence »). Le Baptême efface le péché originel et retourne l’homme vers Dieu […]; mais les conséquences pour la nature,  affaiblie et inclinée au mal, persistent dans l’homme et l’appellent au combat spirituel» (CEC 405).

Plus loin, le Catéchisme de l’Eglise catholique précise cette réalité : « Au sens étymologique, la " concupiscence " peut désigner toute forme véhémente de désir humain. La théologie chrétienne lui a donné le sens particulier du mouvement de l’appétit sensible qui contrarie l’œuvre de la raison humaine… […] Elle vient de la désobéissance du premier péché. Elle dérègle les facultés morales de l’homme et, sans être une faute en elle-même, incline ce dernier à commettre des péchés» (CEC 2515).

En conséquence, même s’agissant de la tentation de faire carrière, « ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs » (CCC 407).

Ainsi il arrive parfois que le célèbre principe promoveatur ut amoveatur (qu'il soit promu pour que l'on s'en débarrasse)  favorise peu à peu cette inclination, présente chez l’homme, à être quelqu’un, à devenir un personnage; elle peut, à la longue, générer de véritables structures de péché : des « coalitions »  ou des connivences, par exemple,  en vue d’acquérir prestige et  postes de pouvoir. On verra ainsi quelqu’un ayant mal géré des activités qui lui avaient été confiées antérieurement– créant de graves faillites financières et pastorales– se retrouver à  des postes de haute responsabilité dans lesquels il s’était précédemment montré sinon incompétent, du moins inadapté.

Aussi, le combat contre le carriérisme est-il d’abord une bataille personnelle  pour ne pas succomber à la tentation d’être le premier, d’arriver « en haut »; mais il est aussi un engagement communautaire de réforme, qui provoque souvent incompréhension et sarcasmes. On raconte que saint Vincent de Paul, dans son œuvre de réforme de l’Eglise, se rendit un jour dans une petite maison de nobles pour leur communiquer qu’un membre de la famille, destiné à la carrière ecclésiastique, ne deviendrait jamais évêque. Pour toute réponse, comme on pouvait s’y attendre, on lui cassa une chaise sur le dos !

Cela n’interdit pas cependant de faire preuve aussi de  cette souplesse que l’on trouve indiquée dans un passage des notes que le pape Roncalli laissait, presque chaque jour, dans ses agendas. En effet, Jean XXIII, lors de son second consistoire, le 14 décembre 1959, créa huit cardinaux. La liste des noms avait été proposée par le secrétaire d’Etat, le cardinal Domenico Tardini, et l’unique ajout personnel du pape concernait Francesco Marano.

Ce choix pontifical est hautement significatif. On lit dans l’agenda de Jean XXIII : «12 novembre, jeudi […] Bonne entente avec Tardini à propos de la nomination définitive de 8 cardinaux pour le prochain Consistoire. Il y avait même Morano, 86 ans, insensible à toute considération qu’en renonçant il ferait tant honneur coram Deo et hominibus. J’ai préféré pour ma part rendre hommage à la senectuti, la vieillesse, même si celle-ci se rapproche de la fatuitas mentis. Pauvre Morano: mieux vaut le laisser mourir in senectute bona (dans une agréable vieillesse): plutôt que d’assombrir in amaritudine (dans l’amertume) ses dernières années » (Jean XXIII, Pater amabilis. Agendas du pape  , 1958-1963, ed. Critique par M. Velati, Bologne 2007). (Traduction : Elisabeth de Lavigne)

Sources :

http://www.aleteia.org/it/religione/q&a/il-carrierismo-da-giovanni-xxiii-a-papa-francesco-1501001
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2013/05/23/01016-20130523ARTFIG00666-le-pape-critique-l-arrogance-des-eveques-italiens.php

http://www.rfi.fr/europe/20130526-pape-francois-vatican-sermon-eveques-milan-archeveque-eglise-rome-
http://fr.radiovaticana.va/news/2013/05/23/le_pape_fran%C3%A7ois_invite_leglise_%C3%A0_retrouver_la_fra%C3%AEcheur_de_se/fr1-694991

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Pape François
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