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Une carte du cerveau humain, pour quoi faire ?

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aleteia - Publié le 12/04/13

Mgr Viva, professeur de théologie morale, décrypte la « Brain Activity Map » de Obama

L’administration Obama entrevoit l’ouverture d’un projet de recherche scientifique sur le cerveau humain baptisé « Brain Activity Map », avec la promesse de financements considérables – on parle de près de trois milliards de dollars en dix ans, en plus des financements privés.

Parmi la communauté scientifique, les avis sont partagés : le projet suscite de grands espoirs pour la santé de la personne comme ceux de comprendre des maladies comme l'Alzheimer, Parkinson, l'autisme et la schizophrénie. Mais d’autres pointent sur les limites liées aux applications techniques et aux implications éthiques et sociales du projet.

Pour évaluer la « Brain Activity Map » de Obama, Aleteia a interrogé Mgr Vincenzo Viva, spécialiste de théologie morale, professeur à l’Académie alphonsienne de Rome (Institut de théologie morale) et à la Faculté de théologie des Pouilles, Bari (Italie). « Le projet – résume-t-il – a suscité l’enthousiasme de nombreux neuroscientifiques et l’intérêt du public, mais aussi  des critiques et un certain scepticisme au sein de la communauté scientifique elle-même ».

Quels sont les aspects positifs de ce projet ?

Mgr. Vincenzo Viva: D’un côté ce projet suscite de grands espoirs qui répondent à  des préoccupations majeures dans les sociétés occidentales sur la santé des personnes, ou encore aux grandes peurs de notre temps  que sont la démence sénile (Alzheimer), la dépression et la maladie de Parkinson. Déchiffrer les secrets du cerveau devrait avoir des retombées cliniques sur ces pathologies, mais aussi sur d'autres maladies dévastatrices telles que la schizophrénie, l'autisme, l'épilepsie, la sclérose latérale amyotrophique (également appelée maladie de Charcot),  ou permettre de récupérer les fonctions cérébrales normales après  un accident vasculaire cérébral ou ictus. Dans les pays occidentaux, où le nombre de personnes âgées ne cesse de croître et la vieillesse est prolongée de plus en plus, les maladies neuro-dégénératives représentent pour la société un défi majeur, auquel les firmes pharmaceutiques ne répondent pas toujours faute d’investissements  adéquats dans la recherche, et encore moins dans la recherche menée sur les maladies plus rares.

 Le financement promis pour les études sur le cerveau ouvre des perspectives intéressantes et partageables. En ce sens, le projet s'inscrit dans le cadre d'un développement des neurosciences, qui dure depuis des décennies et implique des scientifiques de différentes disciplines dans des recherches et des investissements à vous couper le souffle. Rappelons qu’une « décennie du cerveau » a été organisée par le Congrès des Etats-Unis au cours des dix dernières années du siècle dernier (1990-2000), toujours avec des moyens financiers considérables. La Communauté européenne a lancé, elle aussi, un projet de recherche intitulé « Human Brain Project », financé à hauteur d’un milliard d’euros.

Quelles en sont les limites ?

Mgr. Viva: Remémorons-nous ce qu’il est advenu du « Projet Génome humain » (Human Genome Project), dont on a beaucoup parlé dans les années quatre-vingt-dix. Si les mérites scientifiques d’un tel projet ont été objectivement nombreux, force est de reconnaître que beaucoup de ces attentes n’ont pas été satisfaites et que nombre des innovations dans le domaine scientifique se sont transformées en de véritables cauchemars au plan des applications techniques. Il suffit de rappeler les manipulations génétiques ou les nouvelles menaces pour la vie à naître.  A quoi s’ajoute une certaine perplexité quant aux difficultés méthodologiques et théoriques rencontrées pour cartographier les plus de 80 milliards de neurones qui constituent le cerveau humain, ainsi que la politique qui guidera la répartition des moyens financiers.

Et du point de vue de l’éthique et de la morale, que pensez-vous du projet ? 

Mgr. Viva: le véritable défi, sans vouloir être pessimistes ou prophètes de malheur mais non plus naïfs dans un domaine aussi intéressant que celui-ci,  porte sur les implications éthiques et sociales d’un tel projet. Il est capital que la science et la politique qui la soutient se penchent, avec sincérité, sur toutes les questions profondes qui sont en jeu et concernent  l’avenir que nous souhaitons pour l’humanité.

On peut dire que les neurosciences bénéficient d'une phase conjoncturelle très favorable: tout ce qui est “neuro” semble fasciner l’opinion publique. Mais pour que les progrès dans le domaine neuroscientifique  soient également de réels progrès pour l’humanité, il faut que la science et ses applications soient toujours inséparables des exigences éthiques.

Du point de vue éthique – il est utile de le rappeler-  il y a aussi, dans le cadre de la recherche sur le cerveau (Brain Research), des développements en partie déjà réalisés, et d’autres sur le point de se réaliser, liés au renforcement des capacités de notre cerveau (enhancement), avec les techniques  pour lire les pensées (lie-detection, détection de mensonge), avec les robots humanoïdes ou les applications dans le domaine militaire pour la manipulation de l’émotivité et de l’intentionnalité des sujets.

Tout particulièrement dans ces secteurs l’éthique, qu’elle soit une branche de la philosophie, ou d’inspiration théologique, essaie de parler avec ceux qui sont impliqués dans la recherche, mais aussi dans les implications techniques de la recherche. Il s'agit de proposer à la communauté scientifique des questions saines qui renvoient au sens de la recherche et de l’action; les questions et les orientations qui entendent donc aider également les neurosciences  à se mettre véritablement au service de l’humanité.

Quelle est la frontière entre science et éthique ?

Mgr. Viva: La tâche de l’éthique est d’établir un dialogue, respectueux et franc, avec les sciences empiriques,  en proposant aux sciences des perspectives élargies afin que le progrès scientifique soit pleinement humain. Sur le thème du “renforcement du cerveau”” (enhancement) il y a, par exemple, des questions concernant autant la justification morale de leur utilisation que la justice sociale, à savoir l’accès à certaines possibilités par le plus nanti, au détriment du plus pauvre. Par enhancement on entend, en effet, un surcroît de qualité de la prestation et/ou de la fonction d’une faculté cérébrale spécifique (la mémoire ou l’attention, par exemple).

La définition peut s’appliquer aussi bien dans les cas où l’on souhaite améliorer les fonctions jugées déficitaires, par exemple chez certains malades,  que dans les cas où le renforcement du cerveau est souhaité chez des sujets sains (en particulier jeunes), sans nécessité médicale, mais  dans le seul but d’être avantagé par rapport à d’autres sujets, ou encore d’améliorer certaines facultés. Reste à savoir si le renforcement de certaines facultés chez des sujets sains est vraiment souhaitable, quand c’est au détriment d’autres régions du cerveau…il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus.

Quels sont les effets sociaux de ce projet? Dans nos sociétés occidentales, les niveaux de compétition sont déjà suffisamment prononcés. Le renforcement de cerveaux dans le seul but de surpasser les autres et d’avoir accès à des avantages sociaux,  par exemple des cours particuliers ou des emplois mieux rémunérés, créerait à coup sûr de nouvelles injustices sociales et des disparités encore plus manifestes entre riches et pauvres, qui n’ont pas la possibilité d’accéder à de tels moyens pharmaceutiques. A quoi  il faut ajouter les perspectives de dépendance pathologique de ces produits ou la pression sociale, voire le chantage du marché du travail qui pourrait imposer des améliorations de performance continues, au détriment de la santé psychique et physique des sujets. La logique du profit, l’individualisme exacerbé, les conflits au sein de la société et entre nations ne sauraient être le prix à payer au nom d’un progrès recherché à tout prix.

En ce sens, le  pape émérite Joseph Ratzinger le rappelait …

Mgr. Viva: Oui, dans son encyclique  Spe Salvi, le pape écrivait : « Sans aucun doute, le progrès offre de nouvelles possibilités pour le bien, mais il ouvre aussi des possibilités abyssales de mal – possibilités qui n'existaient pas auparavant. Nous sommes tous devenus témoins de ce que le progrès, lorsqu'il est entre de mauvaises mains, peut devenir, et est devenu de fait, un progrès terrible dans le mal. Si au progrès technique ne correspond pas un progrès dans la formation éthique de l'homme, dans la croissance de l'homme intérieur (cf. Ep 3, 16; 2 Co 4, 16), alors ce n'est pas un progrès, mais une menace pour l'homme et pour le monde. » (Spe salvi, n. 22). Le progrès a donc besoin de la morale pour être un progrès qui soit véritablement ami de l’homme.


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