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Gilles Bernheim : des aveux au pardon

© Philippe SAUTIER / SIPA
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Après ses aveux publics, le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim a démissionné mais il a aussi demandé pardon.

Le Consistoire central avait prévu de tenir une réunion en formation extraordinaire dans la journée du jeudi 11 avril, pour arbitrer le cas de Gilles Bernheim. Dans un communiqué officiel, le Grand Rabbinat a annoncé, à l’issue de cette réunion : « Ayant constaté qu’il ne lui est plus possible de remplir la charge qui est la sienne avec la sérénité et la tranquillité qui en sont les corolaires nécessaires, il a annoncé sa décision de prendre congé de ses fonctions » ; annonce aussitôt confirmée par le vice-président du Consistoire, Elie Korchia.
 

Dans son interview à la radio du 9 avril, Gilles Bernheim avait exclu de démissionner, considérant que ce serait une désertion, et refusait de céder à la pression de l’extérieur. Il a en outre insisté sur le fait que cette décision relevait de la collégialité qui devait présider au sein du Consistoire central. Il faut en conclure qu’à l’issue de cette réunion extraordinaire, le Consistoire l’a encouragé à se retirer, lui ôtant ainsi les scrupules de la désertion, et de la soumission aux pressions extérieures.

Dans une démarche de profonde humilité, il a présenté ses excuses « à la Communauté juive de France, aux membres du corps rabbinique, à sa famille et à ses proches pour les souffrances qu’ils ont pu endurer à travers lui » et il a ajouté prier « pour être entendu dans sa demande de pardon et qu’il advienne le meilleur pour la communauté juive de France ».

Les aveux de Gilles Bernheim ont bouleversé cette communauté, et c’est entre tristesse et soulagement qu’elle semble accueillir la nouvelle de cette démission. Tristesse pour la crise de confiance et le gâchis que provoquent les fautes morales commises par un Grand Rabbin, et soulagement de pouvoir reconnaitre en l’homme l’humilité et le sens des responsabilités.
Gilles Bernheim a aussi souhaité « que les faits graves qui lui sont reprochés et qui le marquent, n’occultent pas l’ensemble des actions menées au titre de ses différentes fonctions rabbiniques tout au long des années dans le sens du service divin, de celui de la communauté juive, du dialogue et de l’échange avec toutes les personnes quelles que soient leur foi, leur origine ou leur condition ». Nombreux sont ceux qui saluent, à raison, son action d’ouverture de la communauté juive de France, de résistance au communautarisme, et de dialogue interreligieux.
Mais c’est pourtant bien vis-à-vis de la mission qui était la sienne, que se trouve le cœur de la crise. Et c’est donc, bien entendu, sur cette blessure infligée à son autorité de rabbin qu’il faut aussi passer le baume du pardon. Car si nombre de ses amis relativisent ses plagiats, qui sont d’ailleurs renommés « emprunts » pour l’occasion, la transgression morale reste, et est aggravée par le déni et les mensonges qui lui ont succédé.

Avec le mensonge sur l’agrégation, c’est d’abord l’autorité de l’érudit, du penseur, qui est atteinte ; stature intellectuelle du Grand Rabbin qui faisait la fierté de la communauté juive de France. Mais avec les plagiats, c’est directement sa qualité de rabbin qui a été souillée, d’une certaine manière. Comme nous le rappelle Hervé-élie Bokobza, talmudiste auteur(*) et conférencier : « Les études juives sont fondées sur le principe des sources. Même lorsqu'on apporte un enseignement nouveau, un hidoush, sa valeur et son intérêt ne vaut que parce qu'il se déduit des textes antérieurs. Tout étudiant même, débutant des yéchivot, sait l'intérêt que le judaïsme rabbinique accorde à cette dimension de sources ». Le spécialiste précise avec cette exception, qui confirme la règle : « l'une des raisons pour laquelle on a longtemps incriminé le Rambam (Maïmonide) vient du fait que même s'il a su avec brio résumer l'intégralité de la Tradition orale et la loi rabbinique,  il n'a cité aucune source. Non qu'il ait fait du plagiat loin de là, il donne lui-même au début de son livre les raisons de ce choix. C'est ainsi qu'il dit en conclusion : ‘c’est pourquoi je l’ai appelé le Michnéh Torah, car l’homme qui lira d’abord la Torah écrite, et ensuite passera directement par ce livre, accèdera à la connaissance de toute la Torah orale, sans avoir besoin de lire un autre livre entre les deux’(**). » Ce cas exceptionnel dans la tradition rabbinique, et l’histoire de sa réception, ne vient qu’appuyer les dangers que représente une torah privée de sa généalogie… Parmi les principaux : la vanité.

Gilles Bernheim a donc clairement défailli dans les principes mêmes sur lesquels repose sa vocation de rabbi, d’enseignant, et c’est pourquoi l’affaire a provoqué tant d’émoi dans sa communauté. Ce ne sont pas les plagiats d’un étudiant ou d’un auteur quelconque. Hervé-élie Bokobza ajoute d’ailleurs : « Il y a donc-là, et c'est certainement le pire, méprise sur la marchandise, le fait qu'un rabbin produise une œuvre certainement digne d'intérêt en délaissant l'axe essentiel de la méthode rabbinique : "Qui rapporte une parole au nom de son auteur approche la délivrance au monde." (Avot 6, 6) ».

Il n’y a donc pas lieu de relativiser les fautes mais bien d’accéder maintenant, en conscience de leur gravité, à la demande de pardon de Gilles Bernheim. Désormais, c’est à la miséricorde et à la bienveillance qu’est appelée toute la communauté juive de France, envers un homme qui est profondément humilié, blessé et qui a beaucoup à reconstruire. Aussi, malgré la colère de certains en prenant connaissance des accusations contre leur Grand Rabbin, et sans doute leur soulagement à le voir partir ensuite, il leur faudra rassembler toute la sagesse nécessaire à accueillir cette parole biblique, que nous rappelle encore Hervé-élie Bokobza, sans doute en forme de litote : « Lorsque ton ennemi tombe, ne te réjouis pas ; s’il succombe, que ton cœur ne jubile pas » (Pr 24, 19) – (Avot 4, 19).
 
(*) Entre autre de « L'autre : l'image de l'étranger dans le judaïsme », éd. L'œuvre, 2009
(**) Hervé-élie Bokobza précise par ailleurs : "R. Abraham b. David le Ravad (1120-1199), dans ses gloses, va critiquer l’auteur du Mishnéh Torah, d'une manière très vive, pour avoir établi des conclusions de lois sans justifier et mentionner les sources et les analyses qui l’ont amené à trancher la Halakha, le Ravad écrit : « [Maïmonide] a délaissé la méthode de tous les autres auteurs, qui jusqu’alors avaient pour usage de justifier leurs propos par des preuves […]. Maintenant, pourquoi devrais-je revenir sur mes propres compréhensions basées sur ce que j’ai reçu, pour me conformer à cet ouvrage, […] ». Les fameuses Assagot (gloses contradictoires) du Ravad à l’encontre du Michnéh Torah visent à montrer combien il est nécessaire pour bien connaître les implications de la loi de les étudier à partir des sources."