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Benoît XVI, le Vatican et la Chine

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Cardinal Zen : « La grande ouverture du pape tenue en échec par le Vatican et Pékin »

Par le cardinal Joseph Zen
Asianews

Benoît XVI a posé des gestes importants vers la Chine et son Eglise. Mais le gouvernement de Pékin  revendique encore aujourd’hui le pouvoir ultime sur les fidèles et les évêques. Les dicastères du Vatican, du fait de leur souci permanent du compromis, n’ont pas suffisamment soutenu la ligne du pape, faite de courage, de vérité et d’ouverture. Le Parti est au bord de l’effondrement en raison d’une corruption généralisée. L’Eglise de Chine survit grâce aux nombreux fidèles, prêts à accepter la souffrance, mais ne voulant pas abandonner la foi. Le prochain pape devra repartir de la Lettre du pape Benoît XVI aux catholiques chinois.
 
 « Benoît XVI est un grand pape, un homme amoureux de la vérité. Pour lui, Dieu est la Vérité, et l’homme ne peut pas vivre sans la vérité. Malheureusement, encore aujourd’hui, la vérité n’est pas « à la mode », et ce qui domine réellement est ce que Benoît XVI a qualifié de « la dictature du relativisme ». Mais il a toujours tenu la barre pour garder le cap selon la vérité.  C’est sa contribution à la culture mondiale, et aussi à la Chine. Il faut dire que ce pape a fait pour la Chine ce qu’il n’a fait pour aucun autre pays: à aucune autre Eglise particulière il n’a écrit une lettre spécifique, aucun pays n’a été doté d’une  commission spéciale qui lui soit dédiée, composée d’une trentaine de membres, issue des deux plus importants dicastères du Saint-Siège. Nous devons lui en être profondément reconnaissants.

Malheureusement, je dois ajouter qu’il a été souvent une voix isolée criant dans le désert. Je l’ai dit et je le répète : son travail a été ruiné par d’autres qui sont proches de lui, qui ne suivaient pas sa ligne. Je n’ai pas ici à juger les consciences : il est probable que ces conseillers pensaient qu’il n’était pas convenablement informé de la situation,  qu’il n’était pas en mesure de suivre la bonne stratégie. Quoi qu’il en soit, ces gens-là n’ont pas respecté  les lignes directrices que Benoît XVI avait pourtant définies de manière claire pour l’Eglise de Chine.

Quand je dis « d’autres », j’entends des responsables du Vatican, mais aussi des gens de l’extérieur qui, sans le soutien du Saint-Siège, n’auraient pas fait autant de dégâts. Une situation très désagréable, même si elle est révélatrice d’un autre aspect de la personnalité de Benoît XVI : quand il s’agit de la vérité, il se montre absolument inébranlable, tout en étant très respectueux des gens autour de lui, très – peut-être trop – poli : un homme doux, qui n’utilise jamais la force.
 
 Ce n’est pas là une faiblesse, c’est le revers d’une de ses grandes qualités: la gentillesse,  le respect, la compassion, tout le contraire du portrait qu’on fait souvent de lui (le « conservateur », le « panzer », l’« inquisiteur », etc.).
 
Moi aussi, parfois, dans mon impatience, je le trouvais trop déférent. Ces dernières années, j’insistais sur ce point parce que les gens en Chine sont très simples et ils identifient facilement le Saint-Siège au pape. Or il faut bien dire que beaucoup de ce qui a été fait en Chine n’est pas toujours imputable au Saint-Père.
 

Le Vatican et le compromis à tout prix
Quelle influence ont eu  la Lettre et la Commission sur l’Eglise en Chine ?

La Lettre est, encore aujourd’hui, d’une très grande importance: tout d’abord, il s’agit d’un document,  donc destiné à rester, et auquel on peut se référer plus tard. J’espère que le nouveau pape repartira de cette Lettre. Elle est rédigée par Benoît XVI, avec la participation de nombreuses personnes. Elle a montré sa clarté dans la vérité, et aussi sa bienveillance et sa gentillesse. Il y a un équilibre parfait entre simplicité et ouverture d’esprit. Cet équilibre a été perturbé par une manipulation dans la traduction chinoise et une interprétation tendancieuse.

En ce qui concerne la Commission, je pense qu’on a laissé passer une immense opportunité. Comment est-il possible qu’une assemblée de 30 personnes, lors d’une réunion plénière annuelle de trois jours, ait été ainsi contrecarrée ? Un examen de conscience s’impose si l’on veut vraiment comprendre pourquoi cet organisme ne fonctionne pas…  cela signifie que quelque chose ne fonctionne pas au sein du Saint-Siège.

Une étude sérieuse est nécessaire pour faire en sorte que cette commission fonctionne efficacement. Bien sûr, elle est consultative par nature, et le pape a le dernier mot, mais la commission doit alors appliquer la décision ! Parfois j’ai eu l’impression que les chefs de service conseillaient directement le pape sur la politique à suivre et les gestes à poser, contournant ainsi l’avis précieux, parfois unanime, de la commission.

A mon avis, dès le début, la stratégie suivie était mauvaise: la stratégie du compromis à tout prix avec Pékin.
 
Une fois, me trouvant en tête à tête avec le Saint-Père, je lui ai  dit qu’il était en train de suivre la voie du compromis jusqu’au bout. Il m’a repris: « Eh bien, peut-être pas tout à fait jusqu’au bout, c’est une question de degrés. » Parfois, pourrait-on dire, il allait trop loin, cédait sous la pression, pensant que c’était la seule façon pour l’Eglise de Chine de survivre. Ainsi, au lieu d’encourager une attitude de fermeté, c’est la soumission qui était encouragée. Bien sûr, les évêques en Chine se trouvent face à un mur et subissent de fortes pressions, mais nous qui pouvons parler librement, nous devons dire les choses vraies, en encourageant les témoins de la foi.
 
Le pape lui-même, confronté aux évènements en Chine, a toujours appelé au « courage ». En revanche, son entourage parlait de « compassion », de « compréhension », de « patience », en allant trop loin et en cédant du terrain bien au-delà des limites acceptables, contre le consensus de la majorité de la commission.

La compassion est nécessaire, mais le respect de la vérité et de la doctrine de la foi catholique l’est aussi.  Quant à la vérité, nous pouvons fonder notre conclusion sur les informations que nous recevons de nombreux fidèles et prêtres de Chine, la pars potior, la meilleure partie de l’Eglise en Chine, qui n’appartient ni aux franges radicales ni aux franges libérales. Les fidèles, qui ont gardé le sens de l’Eglise – pas seulement les fidèles de l’Eglise clandestine, mais aussi ceux de l’Eglise officielle – souffrent profondément de cette attitude du compromis. Il serait intéressant de traduire toutes les plaintes que les chrétiens de Chine publient sur internet, un peuple qui s’indigne des ambiguïtés dominant les évêques et les opportunistes.

Nous sommes confrontés à un ennemi qui porte préjudice non seulement à l’Eglise, mais aussi à la Chine, notre patrie. Ce sont des représentants du gouvernement et des personnalités ecclésiastiques qui poursuivent leurs propres intérêts de façon indécente, asservissant les évêques de l’Eglise officielle par d’énormes pressions; les menant par le bout du nez ; les obligeant à participer à des consécrations illicites d’évêques, nouant des alliances avec les pires éléments. Je soupçonne fortement que si, un jour, les dirigeants suprêmes de la Chine décident de regarder de plus près le travail de leurs représentants, ils découvriront des horreurs et des atrocités, difficiles à ignorer.
 

Les témoins sont plus forts que les opportunistes
Quel espoir y a-t-il pour l’Eglise en Chine ?

Il y a quelques jours, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Hong Lei, a donné un « conseil » au futur pape, comme quoi le Vatican « ne devait pas s’ingérer dans les affaires intérieures de la Chine » et devait rompre ses relations avec Taiwan. Pour moi, le Saint-Siège doit ignorer ces clichés et slogans que la Chine lance depuis des décennies. Se cacher derrière ces déclarations est une honte, car les dirigeants chinois eux-mêmes sont responsables au premier chef d’avoir détruit le dialogue et la confiance.  Pas seulement dans  le passé, mais récemment aussi. Il faut toujours qu’ils aient le dernier mot, et quand le Saint-Siège ne peut plus se plier à de nouveaux compromis, ils passent à l’intimidation. Il est temps pour les dirigeants chinois de montrer un minimum de sincérité. Hélas, encore maintenant, il y a des gens parmi nous qui nourrissent des illusions, disant que peut-être, avec les nouveaux dirigeants – qui auront le pouvoir en mars – il y aura de nouvelles possibilités.

Bien sûr, nous devons nous accrocher à un petit peu d’optimisme. Lorsque, comme maintenant, de nouveaux dirigeants s’apprêtent à prendre les rênes, il faut leur donner une chance, mais nous devons aussi être réalistes, et dénoncer à ces dirigeants une situation vraiment horrible.
 
Quant à moi, plus je vois le nouveau chef,  XI Jinping, plus je commence à perdre espoir. Lors de sa visite à Guangdong dans le sud, il a déclaré qu’il fallait empêcher ce qui s’est passé en Russie : en donnant même un peu, vous risquez de perdre le pouvoir que vous avez gagné. Cela signifie qu’il pense toujours en termes de dictature du parti. En revanche, à Pékin, il réprimande ses plus proches collaborateurs, les avertissant que s’ils ne sont pas honnêtes et ne changent pas, ne rejettent pas la corruption, ils pourraient perdre le pouvoir. Cela signifie qu’il est hanté par la perpétuation de la mainmise du parti sur le pouvoir. Selon moi c’est impossible : le parti est aujourd’hui tellement corrompu que, sans la participation du peuple, il ne pourra pas se purifier. Sans un minimum de démocratie, il est impossible pour le Parti de guérir.

Il en est de même dans l’Eglise officielle, en particulier parmi ses dirigeants. Mais j’ai une grande confiance dans le peuple et les prêtres : bien qu’ils soient désorientés –sous la direction d’évêques indignes de ce nom – ils acceptent de souffrir, d’aller en prison pour la foi et continuent d’évangéliser. Selon moi, ce sont eux qui préservent la foi en Chine.
 
Il y a des prêtres qui sont arrêtés, interrogés, frappés, torturés, emprisonnés pendant des jours, mais qui ne renoncent pas à leur foi et à leur amour pour le Saint-Père ; nombreux sont les prêtres qui n’accepteront pas les ordinations illégales ; il y a le cas de Mgr Ma Daqin, l’évêque auxiliaire de Shanghai qui, après avoir décidé de quitter l’Association patriotique, a été mis en résidence surveillée. Hélas, même dans son cas, le Saint-Siège a été trop prudent, il n’a pas mis tout son poids dans la balance pour soutenir ce choix, optant pour une politique de prudence et de modération.

Et nous avons perdu une opportunité d’aider les autres évêques en Chine: alors que Mgr Ma est privé de liberté, ils – en particulier les dirigeants de la soi-disant Conférence des évêques chinois – se font trimballer dans des voitures bleues aux frais du Parti, mangent et boivent dans des festins, et en contrepartie de leur obéissance au Parti, font des gestes contre le pape.
 
La commission des évêques qui a condamné Ma Daqin était présidée par le directeur de l’administration sociale du bureau des Affaires religieuses, Wang Zuoan. Le même homme qui a peur de prendre des décisions et préfère se cacher derrière l’Eglise et les évêques, en les utilisant comme des marionnettes. En fait, et c’est une source de vraie douleur, à travers lui, un parti athée gère la vie de l’Eglise et de toutes les religions.