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Quel avenir pour les chrétiens d’Orient ? Entretien avec Frédéric Pons

Inauguration et messe dans l'église de Mar Shmony, 19 avril 2016. Celle-ci a été construite pour les chrétiens réfugiés d'Erbil. La messe est célébrée par Mgr Yohanna Petros Mouché, archevêque catholique syriaque de Mossoul. Ankawa, Erbil, Kurdistan irakien, Irak © Jean-Matthieu GAUTIER/CIRIC
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Le journaliste, spécialiste des relations internationales, signe un nouvel essai : "Le martyre des chrétiens d'Orient : portraits et témoignages" (Calmann-Lévy). La force d'âme dont témoignent les chrétientés d'Orient pourrait les aider à surmonter la tragédie en cours, estime l'auteur.

Aleteia : Dans quel état se trouvent les communautés chrétiennes de Syrie et d’Irak, après toutes ces années de guerre ?
Frédéric Pons : Elles ont terriblement souffert, surtout sur les plans matériel et politique, mais ce n’est pas vrai sur le plan spirituel. En effet, malgré les souffrances endurées – ce qu’expriment tant de témoignages bouleversants que je cite dans mon livre –, leur espérance est restée intacte, leur foi aussi solide qu’autrefois. Les liens familiaux et religieux se sont même resserrés. N’oubliez pas que des dizaines de milliers de chrétiens ont préféré tout perdre, parfois jusqu’à leur vie, plutôt que d’abjurer leur foi en Jésus, comme voulaient leur imposer les islamistes. Je trouve que les chrétientés d’Orient donnent une belle leçon à méditer à notre vieil Occident.

Mais ces communautés ne sont-elles quand même pas gravement affaiblies ?
Oui, c’est vrai. Les milliers de morts et de disparus, les dizaines de milliers de personnes déplacées ou exilées et les dégâts matériels immenses ont porté un coup très sévère à ces communautés, déjà bien trop divisées entre elles. En dix ans, les chrétiens d’Irak sont passés d’environ 1,5 millions de fidèles à moins de 500 000. En Syrie, ils étaient deux millions en 2011 : ils ne sont plus qu’un million, voire moins. On compte près de 100 000 déplacés chrétiens au Kurdistan d’Irak, des dizaines de milliers d’entre eux se sont réfugiés au Liban, en Turquie, en Jordanie, en Europe (dont 5 000 en France).

Cela veut-il dire que le sort des chrétiens dans cette région est scellé ?
Non, je ne le crois pas, mais à condition que la Russie reste engagée dans la région. Grâce à Vladimir Poutine – « divine surprise » pour les chrétiens d’Orient –, elle a repris le flambeau de puissance protectrice naturelle des chrétientés d’Orient, une mission abandonnée par la France. Cette crise montre aussi que l’Occident devra revenir à plus de réalisme en considérant cette cause comme une valeur digne d’être protégée, dans le cadre d’une stratégie politique nouvelle qui ne serait plus soumise au bon vouloir des pétromonarchies sunnites du Golfe. Leur responsabilité dans l’expansion de l’islamisme radical ne fait plus aujourd’hui de doute.

Frédéric Pons

La situation n’est-elle quand même pas sans issue pour les chrétiens d’Orient ?
Non, rien n’est désespéré. L’évolution actuelle est plutôt favorable. L’effondrement programmé de l’État islamique et l’affaiblissement des autres mouvements radicaux laissent espérer une reconsolidation de l’État de droit, en Irak comme en Syrie. À terme, les chrétiens devraient pouvoir retourner dans leurs foyers de la plaine de Ninive (Mossoul et le nord de l’Irak), où leur présence devance de sept siècles l’arrivée de l’islam. Mais la communauté internationale devra leur offrir une protection. La défaite des islamistes en Syrie éloigne aussi le spectre de l’installation à Damas d’un pouvoir totalitaire sunnite.

Le régime de Bachar al-Assad vaut-il pourtant mieux ?
À tout bien considérer, la réponse est clairement oui. À condition d’être lucide et d’observer la situation avec réalisme, ce que n’ont pas fait les experts et les médias du courant dominant. Ils se sont tellement trompés depuis 2011 ! Même si le système Assad n’a jamais été parfait, selon les critères occidentaux, il a su, jusque-là, protéger les minorités non sunnites. Les chrétiens syriens n’ont cessé de le rappeler, sans toujours être bien compris. Ils ont souffert de ces raccourcis qui en ont fait des suppôts du régime. Ce qui est faux. Tant de témoignages rapportés dans mon livre le prouvent. La réalité est qu’entre deux maux – Assad ou l’islamisme sunnite –, les chrétiens ont été obligés de choisir le moindre : Assad. En Irak aussi, Saddam Hussein avait accordé une certaine protection à la minorité chrétienne. Force est de constater que la situation des chrétiens n’a cessé de se dégrader depuis sa chute, en 2003, lors de l’invasion américaine.

Que peuvent faire les chrétiens dans l’avenir ?
D’abord, ils doivent rester unis, soudés à leurs pasteurs et à leur communauté, sur place comme à l’étranger. Ensuite, ils ont tant à faire, tant à apporter. Dans l’histoire de l’Orient contemporain, les chrétiens ont bien souvent été à l’origine des États et des constitutions modernes, du développement économique, de l’affirmation politique et de l’ouverture culturelle à la modernité de leurs pays respectifs. C’est le cœur de leur légitimité. Ils doivent continuer dans ce sens. Ils en ont la capacité. L’Irak et la Syrie ont besoin de leur savoir-faire, de leur engagement patriotique, de la force de leur diaspora. Les chrétiens gardent cette volonté de participer, au tout premier plan, à reconstruction de ces pays. Sans rien renier de leur foi et de leur identité, ils sont prêts à se retrousser les manches. La mission est belle. Aidons-les.

Le martyre des chrétiens d’Orient : portraits et témoignages de Frédéric Pons. Éditions Calmann-Lévy, mars 2017, 19,90 euros.

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