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Plus qu’une apostasie : ce qu’on ne dit pas à propos du film « Silence »

© Cappa Defina Productions
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Pour ceux qui doutent du mérite de ce film, notamment pour les croyants, voici quelques pistes de réflexion.

Silence est l’adaptation du roman de Shūsaku Endō. Au XVIIe siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Un grand évangélisateur de l’archipel qui aurait fini par apostasier sous la torture avant d’adopter le point de vue de ses oppresseurs. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves.

Attention spoilers ! 


Juger ce film en se basant uniquement sur la façon dont le réalisateur perçoit l’apostasie de frère Rodrigues serait vraiment dommage. Ce film est tellement plus que cela, au même titre que le livre. La foi en ressort à certains moments tellement puissante, il y a des grandes remises en questions…

Je comprends ces spectateurs qui ont l’impression que Scorsese approuve l’apostasie comme acte de compassion et s’inquiètent de cet aspect. Je peux même comprendre que cette « chute » de Rodrigues domine finalement tout le film à leurs yeux. Le danger serait, pour des esprits un peu faibles, de prendre cette action de frère Rodrigues à la légère, ce qui serait une marque de relativisme moral et d’utilitarisme. Mais la chute du héros ne rend pas le film sans intérêt pour autant, particulièrement quand on voit à quel point Rodrigues est torturé par la suite.

Alors que je voyais ce film au cinéma, j’ai voulu, à de très nombreuses reprises, appuyer sur « pause » pour me mettre à prier, pour noter une citation, pour demander pardon pour mes propres manquements. Pour ceux qui doutent du mérite de ce film, notamment pour les croyants, ou qui veulent des pistes de réflexion pour en discuter après l’avoir vu, voici quelques points importants.

  1. Je ne comprends pas le choix de Rodrigues. Pas parce que je suis plus vertueuse que lui. Mais parce que je trouve plus simple d’endurer la douleur des autres que la sienne. Je juge Rodrigues assez sévèrement car il a succombé à une tentation à laquelle je ne suis pas sensible. Est-ce que je fais cela souvent avec d’autres gens ?
  1. À chaque fois que je recommande le livre, j’avertis le lecteur : « Ce livre se lit comme les stations du chemin du croix. » Je vois la persévérance de Rodrigues comme un lien avec les souffrances de Jésus. Mais Ferreira considère cette identification aux souffrances du Christ comme arrogante. Est-il possible que la souffrance soit rédemptrice si elle n’est pas liée de cette manière à celle du Christ ? À quel stade cela devient-il arrogant de s’identifier au Christ ?
  1. Après son apostasie, Rodrigues s’est manifestement senti très mal. Pourquoi n’est-il jamais revenu sur sa décision ? Il y aurait forcément eu un moment où sa foi n’aurait plus mis personne en danger de mort. Est-ce l’orgueil qui l’a maintenu dans cette voie ? Était-ce une tentative de se convaincre qu’il avait fait le bon choix ? En faisant un dernier gros plan sur le crucifix qu’il avait gardé pendant toutes ces années, Scorsese laisse entendre que Rodrigues a conservé une forme de foi malgré tout ce qu’il a fait pour mettre à mal le christianisme au Japon. Au début, ce gros plan m’a donné de l’espoir. J’avais le sentiment que, malgré l’apostasie qu’il s’était senti obligé de commettre, il aimait véritablement Jésus et avait besoin de Sa présence. Mais plus j’y ai réfléchi et plus sa vie m’est apparue comme une trahison. C’est une chose, comme l’a fait Ferreira, de se convaincre que l’Évangile n’est pas vrai. Mais agir ainsi à l’encontre d’un Dieu qu’il aimait, jour après jour, pendant des années ? Cela me semble bien pire que le moment de faiblesse qu’il a eu en premier lieu au moment de son apostasie.
  1. Les chrétiens les plus orthodoxes diront à mon avis que « la voix de Jésus » ordonnant à Rodrigues de piétiner l’image sainte n’est pas une parole du Christ mais une tentation ou une hallucination. Comment discerner cela sur le moment ? Saint Ignace lui-même nous dit que Dieu ne nous appelle pas à faire des choses objectivement mauvaises, ce qui est assez éclairant dans cette situation en particulier. Mais comment faire quand c’est moins tranché, moins évident ? Comment savoir quelle est la voix de la vérité et quelle est la voix du monde, de la chair, du mal ?
  1. Dans la plupart des histoires de martyrs, ceux-ci sont dépeints comme des individus mourant dans la joie et se considérant comme heureux d’avoir été jugés dignes de souffrir pour le Christ. Dans le film, on a plutôt droit à des sanglots d’agonie, même quand un homme est décapité, plutôt que tué de manière atrocement lente et douloureuse. Est-ce parce que Scorsese n’arrive pas fondamentalement à comprendre ce qu’est la foi ? Ou avons-nous une vision trop romantique du martyre et cette vision-ci se rapprocherait-elle plus de la réalité ? Y a-t-il une composante culturelle qui m’échappe ?
  1. Dans la scène où les villageois sont noyés, ces hommes qui étaient décrits comme des êtres sales et repoussants, comme des sauvages ou presque, sont rendus dignes. Quand Mokichi chante après 4 jours passés dans l’eau à échapper à la noyade, il me rappelle ce que c’est de vivre et de mourir pour le Christ. Rien que pour cette scène, je pourrais pardonner beaucoup de choses à ce film.
  1. Après sa première entrevue avec Rodrigues, l’interprète sort de la cellule et fait un commentaire sur l’arrogance de celui-ci et sur le fait qu’il va « chuter ». Je me suis retenue de ne pas sortir mon téléphone pour noter cette citation au mot près. Cette idée a transformé la façon dont je vois le martyre et, pour être honnête, la manière dont je me vois moi-même. J’ai alors consulté les horaires pour aller me confesser et cette scène m’a préparé à la confession mieux que n’importe quel examen de conscience. Ceux qui sont humbles ne peuvent pas tomber de très haut, donc peut-être que le diable ne s’acharne pas trop sur eux. Mais en plus, leur foi est fondée dans le Christ. La foi de Rodrigues, aussi sincère soit-elle, se basait sur la conscience qu’il avait d’être fort, courageux et instruit. Le Christ aurait pu agir plus fortement en lui si seulement il avait été plus faible.
  1. Qui préféreriez-vous être le jour du Jugement dernier : Rodrigues ou Kichijiro ?
  1. Ferreira affirme que les Japonais ne sont pas en mesure d’accepter l’Évangile, en dépit des 300 000 personnes converties en 50 ans. Cette question, interrogation centrale de la vie d’Endo, vaut la peine d’être discutée. À quel point le christianisme est-il par nature occidental ? Que peut-on faire en vue d’une meilleure inculturation ? Cependant, ce qui m’a encore plus marquée, c’est qu’il insistait sur le fait que les Japonais n’avaient pas véritablement embrassé la foi en Jésus. D’après lui, ils en avaient plutôt une fausse compréhension, ils vénéraient la nature à travers Lui. Et pourtant, ils sont morts pour Lui. Pour moi, ils Le connaissaient, sans quoi ils n’auraient pas eu cette force. Et même si ce n’était pas le cas, même s’ils adoraient le soleil en l’appelant Jésus, cela ne suffisait-il pas ? Dieu demande-t-il d’être dans la précision doctrinale ou cela suffit-il de donner le meilleur de soi-même ?
  1. Dès le début, Rodrigues dit aux villageois de piétiner l’image (commettre l’apostasie), alors que lui a tenu pendant des mois. Pourquoi s’est-il tenu à un régime différent ? Était-ce une bonne chose qu’il ait eu des exigences plus élevées pour lui-même ou cela a-t-il mené à sa chute ? Comment pouvons-nous faire preuve de miséricorde envers les autres tout en cherchant à devenir des saints, sans tomber dans ces écueils ?
  1. J’avais honte de moi quand je voyais la faim qu’avaient ces villageois pour les sacrements. Leur joie à l’arrivée de prêtres malgré les risques que cela impliquait, leur besoin pressant de se confesser – tout ceci me rappelle à quel point je banalise Dieu. Voyez comme ils L’aiment !
  1. L’acte d’apostasie de Rodrigues est manifeste et la plupart d’entre nous admettrons (au moins intellectuellement) que rien ne justifie un tel acte. Mais y a-t-il de plus petits actes d’apostasie dans ma vie que je justifie car ils sont motivés par la compassion, la prudence ou la facilité ? Est-ce que j’admets que certaines actions sont intrinsèquement mauvaises, ou est-ce que je me dis parfois que la fin justifie les moyens ? Ai-je déjà fait des compromis sur quelque chose d’apparemment insignifiant qui, de fil en aiguille, aurait pris de l’ampleur ? Quel péché véniel dois-je essayer d’éradiquer afin de ne pas succomber à un péché mortel par la suite ?
  1. Si vous avez lu La Puissance et la Gloire de Graham Greene, comparez Rodriguez au prêtre pétri de faiblesses du roman. Qu’est-ce que l’étude de ces deux personnages nous dit de l’orgueil et de la sainteté ?
  1. Quelles sont les différences entre Rodrigues et Garrpe ? Si leurs situations avaient été inversées, Rodrigues serait-il mort en martyr et Garrpe en apostat ? Ou bien étaient-ils différents même avant cela ? Pensez-vous pouvoir endurer ce qu’a traversé Rodrigues et garder la foi malgré tout ?
  1. Documentez-vous sur l’histoire de l’Église au Japon, en particulier sur la période des « chrétiens cachés ». Étudiez la vie de Takashi Nagai, Ven, Satoko Kitahara, des martyrs japonais. Élargissez vos recherches aux martyrs coréens et chinois. Il y a dix fois plus de saints chinois que de saints américains. Il ne s’agit pas d’une Église occidentale, d’une Église blanche, d’une Église anglophone – il s’agit de l’Église catholique.
  1. À un moment donné, Rodrigues se demande : « Qu’ai-je fait pour le Christ ? Que suis-je en train de faire pour le Christ ? Qu’est-ce que je ferai à l’avenir pour le Christ ? » . Ces célèbres questions issues des exercices spirituels ignaciens méritent d’être posées dans nos propres vies. Elles montrent également à quel point le film a été forgé par la spiritualité ignacienne. Quels autres moments du film peuvent parler à des non chrétiens et les pousser à approfondir une relation avec le Christ ? Pourriez-vous faire voir ce film à des non chrétiens afin d’entamer une discussion ou est-il trop catholique pour cela ? Ou peut-être, au contraire, pas assez catholique ? Le feriez-vous voir à des adolescents catholiques (un peu tièdes) ou auriez-vous peur que cela les ancre dans leur relativisme moral ?
  1. Le titre fait référence au silence de Dieu face à la souffrance des Hommes. Est-ce qu’un silence prolongé de Dieu nous affaiblit face à tant de souffrance ? Pour Mère Teresa, ce ne fut pas le cas. Pourquoi ? Dans quelle mesure Rodrigues aurait-il pu réagir différemment face à ce silence ? Et vous ?

Bien sûr, il y aurait encore plus à dire sur ce film. Mais je ne suis pas allée le voir avec l’intention d’écrire une critique, si bien que je n’ai pas pris de notes et n’ai commencé à écrire que quelques jours après l’avoir vu. Mais j’ai rencontré tellement de gens hésitant à aller le voir parce qu’ils sont en désaccord avec le choix de Rodrigues que j’ai estimé qu’il fallait que j’en vante quelques mérites. Si vous craignez qu’un film dont le point culminant, purement utilitariste, fasse vaciller votre foi, passez votre tour. Mais il y a tellement peu de bonnes œuvres artistiques chrétiennes de nos jours que quand un film comme celui-ci se présente, nous ferions bien de rendre grâce à Dieu pour tout ce qu’il contient de bon malgré ses défauts.

 


[1] La technique du fumi-e (fumi « marcher sur » + e « image ») était une méthode utilisée par les autorités du shogunat Tokugawa pour repérer les personnes converties au christianisme, religion alors interdite et persécutée au Japon. Elle consistait à forcer des individus suspects à piétiner une médaille de Jésus ou de Marie devant des officiels. Au moindre signe d’hésitation ou de réticence, la personne était considérée comme chrétienne et envoyée à Nagasaki. La politique du gouvernement d’Edo visait à leur faire abjurer leur foi. Dans le cas où ils refusaient, ils étaient soumis à la torture. Beaucoup refusaient et étaient exécutés.

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