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La nouvelle tentation cathare

Expulsion des Albigeois de Carcassonne en 1209. Miniature tirée des Chroniques de France, vers 1415. / British Library/Leemage
Expulsion des albigeois de Carcassonne en 1209. Miniature tirée des Chroniques de France, vers 1415. / British Library/Leemage
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Derrière le débat sur l’identité se fait jour la tentation de prôner une religion de purs, pour les purs et par les purs. En oubliant que nous sommes tous en chemin.


Lire aussi : Les catholiques ont-ils un problème d’identité ? Deux approches en débat


Un débat peut en cacher un autre. Il me semble que le débat actuel sur l’Église et l’immigration, et les accusations de « crispation identitaire » qui se sont greffées sur ce débat, aura eu aussi le mérite de mettre à jour une tentation dont on ne soupçonnait pas qu’elle eût encore, dans l’Église, une telle résonance. On pourrait la définir comme un nouveau catharisme, cette hérésie médiévale qui visait à construire une Église de Parfaits. Mutatis mutandis, il y a quelque chose de semblable qui est à l’œuvre dans la querelle actuelle : certains voulant dénier la qualité de catholiques à ceux dont la foi leur paraît mêlée de considérations qui lui sont étrangères, et ne voulant admettre qu’une foi pure, selon des critères qu’ils ont naturellement eux-mêmes définis, en vertu d’on ne sait quelle compétence et d’on ne sait quel mandat.

Paradoxalement, lui qui prétend déceler chez les tenants de ce qu’il appelle l’identitarisme la « tentation d’une Église de purs », Erwan le Morhedec, avec son livre Identitaire, le mauvais génie du christianisme, représente la forme extrême de cette tentation, allant jusqu’à jeter la suspicion sur un certain nombre de conversions au catholicisme (« Certains se seraient convertis au catholicisme, dans un mouvement qui montre plus de continuité et de cohérence politique que spirituelle », page 56), au motif que leurs idées politiques lui semblent contraires à l’Évangile. Puisqu’il présente son livre comme un manifeste de fidélité absolue au pape François, il est tentant de lui renvoyer la célèbre formule de celui-ci : « Qui suis-je pour juger ? », comme de lui rappeler la phrase de Benoît XVI, prononcée en 2008 devant l’assemblée plénière des évêques de France : « Nul n’est de trop dans l’Église. » De même, il est surprenant que quelqu’un qui définisse l’identité chrétienne comme une culture de la rencontre reproche à un essayiste catholique de vouloir débattre avec un philosophe païen, Alain de Benoist. Drôle de conception de la rencontre. Il est curieux de noter que cette chasse aux incohérences avec l’Évangile ne s’exerce qu’à l’égard de la partie droite de l’échiquier politique, et qu’Erwan le Morhedec et ses défenseurs semblent rester très indifférents à d’autres incohérences. Et pas du tout gênés, par exemple, par les catholiques qui défendent l’avortement comme un droit fondamental ; ou par ceux – nous en connaissons tous – qui vont communier le dimanche sans croire à la Présence réelle. Ceux-là pourtant ne sont-ils pas en contradiction flagrante avec l’Évangile ?

Le mépris du catholicisme populaire 

Mais au-delà de ces anathèmes politiques, il semble que ce qui est visé dans cette querelle – et c’est infiniment plus grave –, c’est ce qu’on appelle le « christianisme culturel » : à savoir ces Français qui, à des degrés divers, sont plus attachés aux signes extérieurs du christianisme – la crèche, le clocher, les calvaires et les statues de la Vierge qui jalonnent les paysages de France –, en lesquels ils voient des marqueurs de leur identité, qu’à la foi proprement dite. Horrible réduction du christianisme à la communauté politique, s’étranglent les nouveaux cathares, atroce annexion de l’Évangile à des préoccupations qui lui sont étrangères ! Et l’hebdomadaire la Vie de partir en croisade contre ceux qui défendent la présence des crèches de Noël dans l’espace public, et Erwan Le Morhedec de déclarer la guerre à ceux qui « rangent le christianisme avec la baguette, le saucisson et le vin rouge dans le package identitaire ».

La querelle en rappelle furieusement une autre. Dans les années 1970, le père Serge Bonnet, sociologue et dominicain qui n’avait rien d’un traditionaliste, était parti en guerre contre un certain clergé qui faisait la chasse au catholicisme populaire, cette religiosité un peu trop basique à leurs yeux de « sachants », indigne du bel édifice théologique en lequel ils avaient caricaturé le catholicisme. Au nom de ce mépris du catholicisme populaire, on fit la traque aux processions, à la communion solennelle, aux dévotions mariales, à tout un tas de pratiques suspectées de transformer la religion en « opium du peuple ». Le père Serge Bonnet, lui, dont plusieurs écrits ont été récemment réédités au Cerf sous le titre Défense du catholicisme populaire, rappelait que quand l’Église ne répondait plus à ces besoins populaires de voir reconnu et exprimé « le sacré, la crédulité, le goût du merveilleux, la superstition, la peur », ils allaient se satisfaire ailleurs, dans toutes sortes de fausses religiosités et d’idoles néo-païennes. Et il dénonçait avec une vigueur de polémiste « l’abandon religieux dans lequel est laissé le grand nombre parce qu’une petite caste impose une conception élitiste, sectaire, politicarde et cléricale de la religion ».

Au nom d’une « foi adulte », l’Église des années 60 et 70 a tourné le dos au peuple, méprisant au passage, comme le notait déjà le père Bonnet, le « patriotisme populaire ». Aujourd’hui, au nom d’une foi pure de tout attachement à sa communauté naturelle, dénoncé comme un communautarisme et comme une « crispation identitaire », un certain cléricalisme – laïc ou religieux, d’ailleurs beaucoup mieux représenté au sommet de la hiérarchie ecclésiale qu’à la base, l’Église semblant souffrir de la même coupure que le reste de la société entre les fidèles et les élites censées les guider – veut poursuivre cette stratégie suicidaire aboutissant à se couper du peuple au nom d’un mépris du « catholicisme culturel », regardé de haut au nom d’une exigence de pureté de la foi.

Un chemin de conversion qui en vaut bien un autre

Erreur capitale, car, selon une récente étude Ipsos pour Bayard, ce « catholicisme culturel » représente pas moins de 45 % de ceux qui se disent catholiques en France ‒ sans parler de ceux qui, n’ayant pas la foi, ne veulent pas revendiquer ce titre, tout en gardant à la religion de leur enfance ou de leurs pères un attachement historique, mémoriel, patrimonial ou – et pourquoi pas ? – politique. Si l’Église prend au sérieux son ambition de mettre en œuvre une nouvelle évangélisation destinée à mettre un coup d’arrêt à « l’apostasie silencieuse de l’Europe » dont parlait Jean-Paul II, comment pourrait-elle se payer le luxe de prendre de haut ce « catholicisme culturel » ? Où se trouve le vivier de la nouvelle évangélisation, sinon dans cette population-là ? Parfois, on se demande si certains évêques, sous couvert de « posture prophétique », ne font pas un pari à la Terra nova : plutôt que d’évangéliser le peuple d’Europe, trop populiste à leur goût délicat, se tourner plutôt vers les immigrés musulmans, qui ont au moins à leurs yeux le mérite de tenir la religion en haute estime. Que cette religion-là ne soit pas la nôtre, et que ce soit elle qui soit désormais conquérante en Europe, aux dépens du christianisme, est sans doute à leurs yeux un détail de peu de poids…

Loin de ce « prophétisme » chimérique, l’avenir de l’Église en Europe est pourtant clair : plutôt que de dénoncer le catholicisme culturel comme une impasse, admettre qu’il peut être un chemin de conversion qui en vaut bien un autre. Plutôt que d’y voir une nauséabonde crispation, y déceler le signe plein d’espérance que l’âme chrétienne ne se résout pas tout à fait à mourir au sein des populations les plus déchristianisées. Plutôt que de tourner le dos à ces Européens plus attachés à la crèche et au clocher qu’au Christ, aux Annonciations de Fra Angelico qu’à la Nativité elle-même, et à la Passion de Bach plus qu’à l’amour infini du Sauveur pour les hommes, utiliser cet attachement pour la crèche et le clocher, cette émotion suscitée par Bach et Fra Angelico, pour les conduire vers le Christ.

Et, plutôt que de faire la traque à ce que certains chrétiens pourraient avoir, encore, de païen, se rappeler avec le cardinal Jean Daniélou que le « chrétien n’est jamais qu’un païen en voie de conversion ».

Église et immigration : le grand malaise. Presses de la Renaissance, 2017. 17,90 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 


Lire aussi : 

Interview vidéo de Erwan Le Morhedec : Identitaire : le mauvais génie du christianisme ?

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La tribune de l’abbé Fabrice Loiseau : « Le christianisme ne sera jamais culturellement ou politiquement neutre »

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La tribune d’Arnaud Bouthéon : « Identitaires catholiques : la menace fantôme »

La réaction de l’abbé Guillaume de Tanoüarn : « Les anti-identitaires pèchent par optimisme »


Rédacteur en chef à Valeurs Actuelles. Auteur de l'essai Église et immigration : le grand malaise (Presses de la Renaissance, 2017).
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