Opinion

L’apologie du tatouage est-elle possible quand on est chrétien ?

Une réponse à l'abbé Monnier sur ce phénomène contemporain.

Aleteia a publié Le tatouage (1/3). Aux origines du phénomène, Le tatouage (2/3). Un rituel sans le sacré ?, et Le tatouage (3/3). L’Église face au tatouage de « l’abbé Monnier [qui] est un spécialiste des cultures underground : musique metal, heroic fantasy, tatouage… ».

Il y a des décennies que, sous le diktaat du Zeitgeist, nous préférons une Église à la carte ; ne voir dans les Écritures que ce qui convient, ce qui ne dérange pas notre droit au confort lénifiant. Or, il semble assez compréhensible que les jeunes regardent du côté des cultures underground.

Il y a aussi des décennies que ces mêmes cultures « underground » (marginales) sont devenues le mainstream extrêmement lucratif, contrôlé par des multinationales et largement subventionnées et soutenues de tout leur poids par les politiques des États. Une marginalité mondaine, en quelque sorte ! Cela n’empêche pas ce même mainstream médiatique de continuer à présenter ces protagonistes comme une espèce de dissidents courageux, héroïques même, qui risquent à tout moment une overdose, le VIH, ou éventuellement, de devenir, un jour, des multimillionnaires.

C’est vrai que le père Monnier prétend qu’il ne fait pas une apologie du tatouage, « ce qui serait de la démagogie », écrit-il. Cependant, il affirme que : « Le tatouage peut être un bon moyen d’action de grâce… » ; une pensée se dégage de ses lignes, que l’on appelle l’effet de la prophétie autoréalisatrice.

L’Église interdit-elle le tatouage ?

Le père Monnier écrit : « Je pense qu’à l’heure actuelle, l’Église ne dit rien de particulier à ce propos. Beaucoup pensent pourtant que l’Église catholique l’a interdit, je n’ai trouvé aucun écrit d’autorité qui interdise explicitement le tatouage, ou même qui dise une parole à son sujet. En réalité, au Moyen Âge, le tatouage a été interdit par Charlemagne, mais c’était un interdit politique, afin de continuer le travail d’impérialisation de l’Europe » (les hommes ne portent plus sur leur peau le signe d’une appartenance tribale mais s’assimilent dans l’empire, Ndlr). Un interdit politique, impérialiste, c’est-à-dire, suspect ?

Loin de là !  Il est écrit : « Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? », ou, « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous n’êtes plus à vous-mêmes ? » (1 Cor 6; 15, 19). Est-ce suffisamment explicite? Un chrétien, non dévoyé de son cheminement spirituel, irait-il tatouer ou autrement mutiler le corps du Christ ?

Le père Monnier prétend aussi que : « Le tatouage n’est pas une mode, mais un phénomène de société, ou qu’il suffit simplement de montrer que l’Église d’aujourd’hui comprend le phénomène dans sa dynamique anthropologique contemporaine ». En réalité, le tatouage, le piercing, la coiffure à la mohawk sont les produits « par excellence » de la mode, de notre mimétisme auquel personne n’échappe et qui est un phénomène anthropologique « méconnu » (voir l’œuvre de René Girard sur le désir mimétique). Personne n’a un désir « authentique », c’est-à-dire non-mimétique, de se faire tatouer !

C’est précisément pourquoi nous, les chrétiens, sommes appelés à imiter Jésus Christ (et pas des vedettes de la télé) : « Jésus leur parla de nouveau, disant : Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie.« . (Jn 8, 12).

Mon corps m’appartient 

Pour comprendre la dynamique anthropologique contemporaine, il nous faut nous arrêter un instant sur cette bannière omniprésente et omnipotente : « Mon corps m’appartient ». Elle a « justifié » les « avancées » progressistes matérialistes de notre société contemporaine, tels tatouage, piercing, chirurgie esthétique, conduites à risques, exaltation du sport extrême, drogues, dopage, industrie pornographique, prostitution en ligne, procréation médicalement assistée, gestation pour autrui, euthanasie, transhumanisme… Bref la réification et conséquemment, la marchandisation de l’être humain « au nom des droits de l’homme ».

Évidemment, notre corps nous appartient en propre. Toutefois, les principes reconnus de la dignité inhérente à tout être humain, de l’inaliénabilité et de la réciprocité (règle d’or) des droits fondamentaux à la vie, à la liberté et à l’intégrité physique et psychologique (sécurité), nous interdisent d’y porter atteinte arbitrairement ni contre l’autrui, ni contre soi-même. Mais, depuis des années 1950-60, nous avons laissé nos politiciens, nos législateurs et nos juges faire disparaître graduellement ces principes des lois, des tribunaux et de nos vies quotidiennes.

Il y a un code moral inhérent à la Déclaration universelle des droits de l’homme et enraciné dans la morale chrétienne. Les faits que les États occidentaux n’ont pas seulement refusé de le reconnaître comme tel, mais qu’ils se sont mis rapidement à déconstruire et à détruire la morale publique en vigueur, pour lui substituer une absurde « morale personnelle ». Du reste : « Dans une société qui exige que l’on se soumette à certaines règles dans les rapports sociaux, mais qui refuse d’encrer ces règles dans un code de conduite morale, l’individu doit lutter pour maintenir son équilibre psychique, cela favorise une forme de concentration sur soi… » (Christopher Lasch, La culture du narcissisme, 1979).

Jésus leur dit : « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; et je ne suis pas venu de moi-même, mais c’est lui qui m’a envoyé. Pourquoi ne reconnaissez-vous pas mon langage ? Parce que vous ne pouvez entendre ma parole. Le père dont vous êtes issus, c’est le diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été homicide dès le commencement, et n’est point demeuré dans la vérité, parce qu’il n’y a point de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il parle de son propre fond ; car il est menteur et le père du mensonge. Et moi, parce que je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas. » (Jn 8, 42-45).

Tous au Hellfest !

Je reste prudent ici devant ce qui m’apparaît comme une apologie : « La musique metal est une musique riche et complexe. Et surtout, c’est une musique contemporaine. Or, le principe de l’art contemporain n’est pas de rechercher ce qui est beau, mais de s’exprimer. Le satanisme déployé dans le metal n’est pas antireligieux, mais anti-convenances. Le milieu métal est un milieu athée, mais paradoxalement pourvu d’une grande culture religieuse ».

Ô confusion, quand tu nous prends ! Cela donne à coup sûr cela : le solipsisme ambiant, régnant en maître absolu qui n’a que faire de la recherche du Beau, du Bien, du Vrai : « Je m’exprime, je m’écoute, je me crée par moi, à mon goût, à moi puisqu’il n’y a que moi ! ». En vérité : « [204] Quand les personnes deviennent autoréférentielles et s’isolent dans leur propre conscience, elles accroissent leur voracité. [208] L’attitude fondamentale de se transcender, en rompant avec l’isolement de la conscience et l’autoréférentialité, est la racine qui permet toute attention aux autres et à l’environnement, et qui fait naître la réaction morale de prendre en compte l’impact que chaque action et chaque décision personnelle provoquent hors de soi-même ». (Laudato si’ –  Lettre Encyclique du Saint-Père François, 24 mai 2015).

L’art contemporain

Passons outre à « une grande culture religieuse » du « milieu athée » du « metal sataniste » et regardons de plus près cet engouement pour l’art contemporain, prétendument « anti-convenances ».

Selon les experts, l’art contemporain a abandonné la notion de beau ou de style intemporel pour ce qui semble être, très généralement, des principes de transgression ou de rupture. L’expression art contemporain est aussi utilisée en France, avec un sens plus restreint, pour désigner les pratiques esthétiques et réalisations d’artistes revendiquant « une avancée dans la progression des avant-gardes » : voilà une phrase qu’on croirait tirée de la Pravda soviétique. (Voir : Nathalie Heinich, « Art contemporain, dérision et sociologie », CNRS-Centre de Recherche sur les Arts et le Langage, 2001, et « L’art contemporain est-il une sociologie ? » p. 63, Grand Dictionnaire de la philosophie, Larousse – CNRS Éditions, 2003).

Le père Monnier ajoute que : « Personnellement, je dirais que trois décennies de catéchèse « rose bonbon » ont bel et bien contribué au fait que j’écoute du metal tous les jours. Mais surtout, avant de prier et de réfléchir, il est urgent de décrisper ! Décrisper pour prier paisiblement, et décrisper pour réfléchir efficacement ». Le remède ne devient-il pas la cause de cette étonnante méthode de décrispation ? Le cercle vicieux de la double contrainte, l’enfer de la confusion ardente, où règne le père du mensonge, n’est pas loin.

Hybris théâtrale du rock, hard rock, métal, etc.

L’hybris, « ivresse de la démesure provoquée par l’orgueil, par la passion et jugée répréhensible »mène inévitablement à la tragédie. Cette fatalité est estompée, mais nullement effacée, par la représentation théâtrale (des mouvements déments des musiciens sur la scène, inlassablement imités par de nouvelles générations, lumières, sons, toute l’atmosphère sciemment conçue comme psychédélique, exacerbée par la consommation de drogues) des courants musicaux et des « pratiques artistiques » en général, qui sont apparus dans les années 50-60 aux États-Unis.

Ces courants musicaux et artistiques contemporains, par le leurre de la « liberté », sont fiers de transgresser, de détruire toute limite, tout interdit qui pourtant protègent en nous la calme ordonnance sans laquelle la conscience humaine est inconcevable :

« Dans le religieux, la pensée moderne choisit toujours les éléments les plus absurdes, au moins en apparence, ceux qui semblent défier toute interprétation rationnelle, elle s’arrange toujours, en somme, pour confirmer le bien-fondé de sa décision fondamentale au sujet du religieux, à savoir qu’il n’a aucun rapport d’aucune sorte avec aucune réalité. Cette méconnaissance ne va plus durer longtemps. Déjà découverte puis aussitôt oubliée par Freud, la vraie fonction des interdits est formulée à nouveau et de façon très explicite dans L’Érotisme de Georges Bataille. Il arrive à Bataille, certes, de parler de la violence comme si elle n’était que le piment ultime, seul capable de réveiller les sens blasés de la modernité. Il arrive aussi que cette œuvre bascule au-delà de l’esthétisme décadent dont elle est une expression extrême : l’interdit élimine la violence et nos mouvements de violence (entre lesquels ceux qui répondent à l’impulsion sexuelle) détruisent en nous la calme ordonnance sans laquelle la conscience humaine est inconcevable. » (René Girard, La violence et le sacré, 1972)

Goûtons un autre aspect de la chose ! Écoutons avec feu Philippe Muray l’Empire du Bien :

« Dans l’au-delà, je me souviendrai encore de ce bruit inusable de fond, de ce vacarme qui n’arrêtait plus jamais, de cette musique persécutrice qui traînait le long de mes fenêtres, montait me chercher à gros bouillons, venait taper contre les murs, rebondissait dans mon bureau, s’effilochait sur les papiers, visait directement aux neurones sans même passer par les tympans. Comme si une seule maison de disques internationale, une seule multinationale du son, avait orwelliennement pris possession de la totalité du genre humain. Une seule boîte à rythmes géante battant elle-même maniaquement comme le cœur intuable et autonome de la nouvelle réalité ».

Le père Monnier conclut son « exhortation » par ces mots : « Le père Robert Culat, du diocèse d’Avignon, a écrit un essai sociologique sur le metal. Il y dit très clairement : « Dans nos sociétés occidentales postmodernes, c’est le satanisme implicite qui est roi. (…) Bref, entre un jeune métalleux qui se dit et s’affiche sataniste et un citoyen normal qui agit de manière égocentrique et hédoniste, nous avons à opérer un discernement. Le plus sataniste n’est peut-être pas celui auquel nous pensons spontanément… ». Alors décrispons, prions et réfléchissons, bref, agissons en chrétiens, et non en pantins articulés par la société actuelle ».

Une introspection indispensable

C’est avec un repentir sincère que je prie les pères Monnier et Culat de me pardonner des blessures que mes propos peuvent leur infliger et les rassure que je ne suis pas inspiré, au moins je l’espère, par une malice quelconque, mais par une inquiétude fraternelle.

En vérité, aujourd’hui, une telle introspection nous est devenue indispensable : est-ce que je n’agis pas « en pantin » manipulé « par la société actuelle », où « le satanisme implicite est roi » ?

Mais, est-ce important pour mon Salut de discerner qui est le « plus sataniste » ? Ne dois-je pas lutter contre le satanisme sous toutes ces formes et ne pas alimenter le piège d’ambiguïté chez les jeunes, en leur suggérant une excuse assez infantile qu’il y en a pire encore que cette mode démentielle ? Et si je n’ai pas la force ou les aptitudes nécessaires pour lutter activement, ne dois-je pas me détourner tout simplement des ténèbres, de la confusion profonde, mensongère et destructrice qui domine « la société actuelle », vers « la lumière de la vie », vers Jésus-Christ ?

« Prenez sur vous mon joug, et recevez mes leçons, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos de vos âmes. » (Mt 11, 29).

Pour conclure, je cède la plume à un homme qui était bien plus sage que moi, à Gilbert Keith Chesterton qui a écrit dans son œuvre magistrale Orthodoxie, publiée en 1908 :

« Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. C’est ainsi que nous voyons des savants épris de vérité, mais dont la vérité est impitoyable ; des humanitaires éperdus de pitié, mais dont la pitié (je regrette de le dire) est souvent un mensonge. Mr Blatchford attaque le christianisme parce que Mr Blatchford a la monomanie d’une seule vertu chrétienne, d’une charité purement mystique et presque irrationnelle. Il a une idée étrange : c’est qu’il rendra plus facile le pardon des péchés en disant qu’il n’y a pas de péchés ».


Lire aussi : Le tatouage (1/3). Aux origines du phénomène


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