Église

Quand le nom de Jésus-Christ désigne une torture inhumaine

Découvrez les témoignages glaçants des chrétiens d'Érythrée subissant la terreur.

Quand le nom de Jésus-Christ désigne une torture inhumaine

CC Zoriah Miller

En Erythrée, le nom de Jésus-Christ n’est pas prononcé comme on pourrait l’imaginer et, même à Noël, il peut susciter la terreur. Dans ce pays, où l’on arrête et jette en prison pour un oui ou pour un non, le nom de Jésus-Christ est donné à une torture pratiquée sur une personne arrêtée, surtout si celle-ci est chrétienne. Le prisonnier (e) qui arrive dans une des nombreuses prisons, officielles ou secrètes, qui tapissent le pays est attaché(e) et pendu(e) à un arbre de façon à ce que son corps prenne la posture d’une personne crucifiée comme « Jésus-Christ », d’où son nom.

Surpris en train de prier

Tout le pays est « une énorme prison à ciel ouvert, pleine de cellules et de camps de concentration » où l’on pratique « des formes sophistiquées de torture », semant la terreur parmi les détenus, rapporte un médecin chrétien, Berhane Asmelash, sorti de cet enfer. Une jeune femme, Elsa, ne sait même pas pourquoi elle a été arrêtée et torturée : « peut-être parce que j’ai été surprise en train de prier », confie-t-elle, aujourd’hui, à l’abri dans un camp de réfugiés. Berhane et Elsa font partie des 60 000 Erythréens qui, chaque année, fuient leur pays, par peur et désespoir, dont une grande majorité de chrétiens. 3 000 autres de leurs frères n’ont pas eu cette « chance » et croupissent dans les quelques 300 prisons, au milieu de 10 000 autres prisonniers politiques et de conscience. Leur seule faute pour beaucoup : « s’être fait prendre avec une Bible à la main », rapportent des rescapés. Leurs témoignages sont recueillis par la rédaction du site italien Tempi.it.

La persécution dans ce pays, depuis son détachement de l’Éthiopie en 1991, est telle qu’elle est le reflet, selon l’ONU, d’un régime qui « perçoit la religion comme une vraie menace pour lui ». Tenu d’une main de fer par le président Isaias Afewerki, l’Erythrée est aujourd’hui comparée à la Corée du nord, et occupe la troisième position dans le classement des États réputés les plus répressifs. « Quand je suis en Erythrée, j’ai même peur qu’on puisse lire dans mes pensées », souligne un témoin, visiblement effrayé par l’énorme « système de surveillance », mis en place par le régime. La population, ajoute-t-il, vit en permanence, avec cette sensation d’être à chaque instant « passible de punition » pour tout et n’importe quoi.

Les chrétiens, cible privilégiée

Et même si la Commission d’enquête de l’ONU sur la situation des droits de l’homme en Érythrée indique que « des crimes contre l’humanité » y sont commis de manière « généralisée et systématique », les chrétiens, qui représentent la moitié de la population, sont particulièrement visés. Trois confessions chrétiennes sont autorisées dans le pays depuis 2002 – orthodoxes, catholiques, luthériens – mais leur liberté de culte est réduite à l’os. La situation des catholiques, minoritaires, est très délicate : « Ils sont confinés dans les murs des églises, où ils peuvent vaquer à leurs activités, mais dehors, ils ne peuvent rien faire. Pour imprimer un livre religieux il faut une autorisation de l’État. Difficile de trouver une Bible et son prix est très onéreux », soulignent les personnes interrogées.

Le courage catholique

Et comme il est extrêmement difficile d’entrer dans le pays, l’Église Erythréenne est très isolée et doit se débrouiller toute seule pour tout. Son troupeau s’élève à environ 150 000 fidèles répartis dans 144 paroisses à travers le pays. Mais elle est néanmoins vivante, et les vocations ne manquent pas. À ce jour, le personnel ecclésiastique est formé de 500 prêtres, 700 religieux et 1000 religieuses. L’Église a sous son aile également 245 séminaristes à former, handicapés dans l’approfondissement de leurs connaissances, par le manque d’accès aux livres religieux et théologiques. Mais, malgré toutes ces difficultés et l’interdiction de « faire du prosélytisme », l’Église catholique grandit et célèbre près de 1 500 baptêmes par an.

Au prix des pires conséquences

S’il est interdit de parler de Jésus, les catholiques le font dans l’action. L’Église catholique est une des rares institutions à s’occuper de l’instruction des enfants, des pauvres et des exclus, à créer des crèches, à aider les personnes à se former à un emploi, Selon un autre témoin « d’exception » recueilli par le site italien Tempi, ces œuvres sociales sont très appréciées par les citoyens de toute religion qui « ont conscience que l’Église est la seule à prendre soin d’eux ». Ils ont donc « beaucoup d’estime pour elle », assure-t-il. Ce témoin en a côtoyé des communautés catholiques en Afrique et au Moyen Orient, mais, à ses yeux, « il n’y a pas plus unie et solidaire que l’Église Erythréenne, toujours prête à aider, attentive aux besoins spirituels et sociaux » de tous.

Et cette Église est aussi « la plus courageuse », rapportent tous ces témoins à l’unanimité. À sa tête, quatre évêques, de vrais héros, qui ont marqué les esprits en publiant, en 2014, une lettre pastorale centrée sur  la célèbre question « où est ton frère ? », que Dieu lance à l’humanité pour chacun de nos frères assassinés, torturés, disparus, et humiliés. « Qui ose parler publiquement en Erythrée ? Personne ! Qui s’exprime avec autant de franchise et clarté, sur des questions politiques et sociales ? Personne. Leur courage est stupéfiant (…) ça aussi c’est faire la charité, c’est faire œuvre de miséricorde ! », commente le témoin, plein de fierté pour  tous ces chrétiens déterminés à suivre les enseignements de l’Évangile « aux prix de conséquences les plus extrêmes ».

De nombreux réfugiés érythréens arrivent en Europe, après avoir traversé la Méditerranée au péril de leur vie. Plus de 4000, chaque mois, selon les chiffres du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés.


Lire aussi : Le long voyage de Tesfai, 7 ans, seul parmi les migrants


Publicité
Publicité