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Entretien avec Ali Haïdar, ministre syrien de la Réconciliation nationale

© LOUAI BESHARA / AFP
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Un nouveau ministère créé en 2012 dès le début du conflit.

Ali Haïdar, né en 1962 à Hama, a mené ses études de médecine à l’université de Damas et s’est spécialisé en chirurgie oculaire. Il est président d’un parti d’opposition : le Parti Social Nationaliste Syrien. Et depuis 2012, il est à la tête du ministère de la Réconciliation nationale, créé dès le début de la guerre civile qui ensanglante le pays.

Aleteia : Au gré de vos interventions, vous parlez de la société syrienne comme d’une société hors du commun, qui, après cinq ans et demi de guerre, arrive encore à vivre normalement. Vous le pensez toujours ?
Ali Heidar : Oui en effet, c’est une société battante, qui, en dépit de toutes les restrictions et sanctions imposées par l’étranger, et qui sont toujours maintenues à ce jour, a pu garder une relation « normale » avec l’État et les institutions gouvernementales. 80% des Syriens vivent dans les régions contrôlées par le gouvernement syrien légal et l’armée régulière. Ce même gouvernement qui a surpris toute la communauté internationale car jusqu’à maintenant il remplit son devoir envers le citoyen syrien.

Le gouvernement assure les nécessités de bases de la vie au quotidien : eau, électricité, téléphone, enseignement et soins médicaux gratuits, ainsi que les salaires des fonctionnaires. La plupart des services médicaux et des opérations ophtalmologiques ou cardiaques sont toujours subventionnés par le gouvernement, ce qui n’est pas le cas chez nos voisins. L’enseignement est encore assuré gratuitement pour 4 millions de jeunes syriens, en mesure d’aller à l’école et de passer les examens nationaux.

Les universités publiques de Damas, Alep, Latakieh, Homs, Hama et Tartous fonctionnent normalement. La seule université qui a rencontré des difficultés est celle de Deir Ez-Zor, fermée sous la pression de Daesh. Là-bas, les étudiants ont été transférés vers d’autres universités. Aussi, il est important de noter que grâce aux subventions de l’État, le prix des médicaments est 30% moins cher que celui des pays voisins, comme le Liban ou la Jordanie. Personnellement je connais beaucoup de libanais qui viennent du Liban en Syrie pour se faire soigner ou pour subir des opérations chirurgicales (une opération de la cataracte coûte environ 300 dollars, réalisée par des chirurgiens qui, pour la plupart, ont effectué une partie de leur médecine en France, Ndlr). Le gouvernement paye ses fonctionnaires chaque mois, même ceux qui vivent dans les régions contrôlées par Daesh comme à Raqqa (la « capitale » de l’État islamique, Ndlr). Comme vous pouvez le voir, l’État est présent au quotidien, et intervient à différents niveaux. Nous disons toujours que l’État est le père, le protecteur, et jusqu’à maintenant il arrive à mener à bien ce rôle malgré tout.

Pourtant, les échos qui nous parviennent des quartiers orientaux d’Alep, aux mains de la rébellion, traduisent le désespoir de la population qui s’y trouve encore.
Je ne veux pas parler de désespoir… Il faut du temps. La population, encore présente dans les quartiers Est d’Alep, compte un représentant très actif dans notre comité de secours, et œuvre par tous les moyens, avec nos représentants sur place, à trouver des solutions.

En parlant d’Alep, quelle est votre opinion sur les « casques blancs » qui y sont à pied d’œuvre ?
Encore une invention américaine ou occidentale ! Vous savez, les casques blancs sont les derniers nés de ces ONG qui, sur le terrain, assurent une présence américaine. Une ONG qui n’agit que dans les quartiers occupés par les rebelles et avec leur consentement, qui refuse de collaborer ou de prendre contact avec la moindre entité gouvernementale (notamment notre ministère) et qui n’accepte pas d’accueillir la presse. Pour toutes ces raisons, ce ne peut être une véritable ONG !

Quel est le rôle précis de votre ministère ?
Le ministère de la Réconciliation nationale a quatre ans. Il est né début 2012, pour agir sur soixante lieux complexes et sur toute la superficie du territoire syrien. Son rôle est d’étudier les différentes archives dénombrant les disparus, emprisonnés, séquestrés ; de régulariser la situation des militants qui désirent déposer les armes et retrouver une situation normale : celle d’un citoyen syrien. Il sert aussi à encourager le dialogue entre les Syriens, ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le gouvernement de Bachar el-Assad. Ainsi, beaucoup de membres de l’opposition partis à l’étranger sont rentrés en Syrie où ils jouent un rôle politique plus important et beaucoup plus utile.

Le ministère de la Réconciliation nationale est membre du Comité supérieur de secours, constitué de six ministères qui travaillent en étroite collaboration avec toute ONG désirant œuvrer à travers tout le territoire syrien sans aucune exception, comme le fait déjà la Croix Rouge, en distribuant des aides médicales, alimentaires… en passant par les voies légales.

J’insiste en disant que nous sommes ouverts à toute aide venue de l’étranger. Nous n’intervenons aucunement dans la distribution, ni dans le choix des zones d’activité de ces organisations. Nous signons un protocole de partenariat pour rester dans les normes, pour savoir qui rentre dans les zones lors des distributions et quels sont les produits introduits et distribués.

Lorsque l’armée arabe syrienne et l’aviation russe annoncent un cessez-le-feu, comment vos services agissent-ils ?
La décision d’un cessez-le-feu ou d’une trêve est une affaire militaire. Elle est prise au niveau national, régional ou international. Le ministère intervient en seconde étape : pour passer d’une situation de « paix » provisoire, délicate et fragile, à un état définitif, profond et durable. Et ceci à travers la société civile ou les comités locaux. Notre rôle est de passer d’une trêve momentanée à une réconciliation durable!

Mossoul est sous le feu de la coalition menée par les États-Unis, craignez-vous un repli de l’État islamique vers les zones que cette organisation contrôle en Syrie ?
Nous avons des documents certifiés qui montrent les déplacements massifs des troupes de Daesh de l’Irak, de Mossoul, vers la Syrie, et précisément vers Raqqa et les environs de Deir el Zor… sous l’œil attentif des hélicoptères de l’Alliance qui survolent la région.

Toute la problématique pour nous se posera lors de la libération de Mossoul après la sortie de Daesh, et non pas de sa seule libération de Daesh. Daesh est un projet politique occidental et probablement américain : les États-Unis n’ont jamais lutté contre Daesh. Nous pensons que Daesh est un outil qui trouvera sa finalité en Syrie.

Propos recueillis par notre correspondante à Damas.

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