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Récit. Damas attend son réveil

Le sahn (cour) de la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas © Alexandre Meyer
Le sahn (cour) de la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas © Alexandre Meyer
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De Beyrouth à Qaraqosh sur les traces des chrétiens martyrs du Moyen-Orient.

Damas, merveille de l’Orient, plus ancienne cité du monde, tu es à nous. Les nombreux checkpoints qui barrent les artères et l’état de siège qu’ils imposent n’ont pas douché notre enthousiasme. Toutefois, l’euphorie s’estompe à mesure que les portraits du président s’impriment sur nos rétines. Tous les 100 mètres, Bachar el-Assad prend la pose : Bachar en uniforme, Bachar en civil, Bachar qui salue de la main, Bachar qui ne fait rien, Bachar avec des lunettes noires, Bachar qui sourit, Bachar qui fait la tête, Bachar en couleur, Bachar en noir et blanc… Vous l’aurez compris, nous sommes avant tout chez Bachar.

« Je n’aime pas le président mais je ne le dis jamais. » Notre fixeur (guide, chauffeur et traducteur) rit sous cape, content de son trait d’humour. « Si je dis au cours d’un dîner en famille que je n’aime pas le président, je m’attire les remarques outrées de toute la tablée : comment ? tu n’aimes pas le président mais tu es fou ? » Il rit de plus belle : « Parfois j’ai peur de prendre un coup de revolver. Ici il ne s’agit pas d’aimer ou non le président — car en réalité tout le monde s’en accommode et attend des jours meilleurs  mais de ne jamais exprimer publiquement la moindre opinion politique, dit-il doctement. Le président est là et c’est tant mieux. Pour le reste inch’Allah…« 

Il faut bien admettre qu’aux yeux de nombre de Syriens de la capitale, de la côte occidentale (Tartous, Lattaquié) ou de la diaspora, le docteur el-Assad fait figure de Charles de Gaulle local. Seul contre toutes les chancelleries occidentales, résistant à l’oppression barbare, il campe un père du peuple dévoué à l’État de droit laïc et menant une vie simple. Chacun connaît une anecdote à son sujet qu’il raconte avec gourmandise à qui veut l’entendre : le président circule incognito, avec femme et enfants dans la voiture, sans garde du corps et conduisant lui-même lorsqu’il veut les emmener en balade. Le président n’aime pas le pouvoir, il est raide comme un british par son éducation et son cabinet de consultation lui manque parfois. Le président veut voir grandir ses enfants (l’aîné à 15 ans) et ne s’accrochera pas à son fauteuil une fois la guerre finie, etc.

Une capitale en guerre

À Damas, la guerre, en tout cas, n’est pas finie. Un calme précaire règne en ville. Les traces des derniers véhicules piégés qui ont pulvérisé la place Bab Touma (la porte de Thomas), à l’est de la capitale au delà du souk, ont été vite effacées. Les murs sont toujours recouverts de ces grands portraits de martyrs de la guerre civile : le front nu ou ceint d’un bandeau, en uniforme, l’arme au poing. Des hommes jeunes, d’une trentaine d’année à peine, photoshopés sur fond de mosquée de l’imam Ali ou de l’imam Husayn (les lieux saints du chiisme), qui vous regardent de leurs yeux incrédules.

Chaque automobile porte les stygmates du conflit : la caisse criblé d’éclat, toit martelé par les débris, pare-brise soufflé ou moucheté d’impacts. L’hôpital Saint-Louis, en plein quartier chrétien d’Al-Koussour, essuie encore une roquette de temps à autre. À quelques pas plus à l’est, de l’autre côté du stade des Abbassides (d’une capacité supérieure au Parc des princes), le quartier de Jobar est toujours aux mains de la rébellion. Trop densément peuplé, l’armée ne peut y intervenir. Il faut subir les obus de mortiers et ne pas traîner dans les environs.


(Re)découvrez le début du voyage ici 


En redescendant vers le sud, tout au bout de la rue Droite qui traverse la médina depuis la mosquée des Omeyyades, Bab Sharki (la porte de l’Est) est recluse dans une même torpeur fiévreuse. Le danger plane sur les principaux édifices religieux chrétiens de la ville. Sur la cathédrale grecque-catholique melkite Notre-Dame-de-la-Dormition et les églises grecque-orthodoxe, maronite, syriaque, arménienne ou chaldéenne du voisinage. La plus ancienne de la ville qui fut l’un des berceaux du christianisme, se situe sous la maison d’Ananie et fut consacrée par saint Paul dès l’année 37 de notre ère !

Les ruelles sont faiblement éclairées. Même dans la capitale, les coupures d’électricité sont fréquentes. La population a donné son accord tacite à la vente par le gouvernement d’une partie de son énergie aux pays voisins pour faire entrer les devises.

Gare à celui qui n’a pas pris sa douche à la bonne heure ! Une pompe électrique puise l’eau dans les canalisations pour qu’elle chauffe instantanément au contact d’une résistance. Une coupure et le filet s’arrête. Vous serez bon pour vous rincer à l’eau froide (du vécu). Dans ces conditions, impossible de compter sur le chauffage : les batteries suffisent à peine à l’éclairage à leds des pièces essentielles de la maison. Si les voisins ne s’en plaignent pas, les générateurs prennent alors le relai et le pilonnage des petits moteurs à explosion sature les ruelles d’un tapage assourdissant jusqu’au rétablissement du courant.

La vie continue

Seuls les nombreux checkpoints qui barrent la chaussée défoncée parviennent à ralentir le flux incessant des 4×4 luxueux, des japonaises bon marché, des Renault et des Logan hors d’âge qui zigzaguent en klaxonnant. Les artères du souk d’Al-Hamidiyé, au cœur de la vieille ville, couvertes d’une vaste canopée de zinc réalisée par les architectes français au temps du mandat, sont noires de monde. Le glacier le plus célèbre de la via recta manie toujours son gigantesque pilon, pour attendrir le savant mélange de crème de lait, de sirop de fleur d’oranger, de pistache et de gomme arabique dont raffolent les Damascènes.

La Grande Mosquée des Omeyyades baigne dans la lumière glacée du soleil d’hiver. Bâtie sur les fondations de l’église Saint-Jean Baptiste, l’édifice à trois nefs, long de plus de 150 mètres et large de 100, défie le temps et les contraintes architecturales. Passée la lourde porte de bois clouté, l’éclat de la lumière sur le dallage de marbre du Sahn, la cour, est aveuglant. 55 nuances différentes de cette pierre noble composent le décors de la mosquée. Les mosaïques qui fleurissent sur les arcades du portique qui l’encadre étincellent de leurs feux d’or, d’émeraude, de grenat. Le minaret de la mariée s’élève dans le ciel limpide comme un clocher baroque d’Europe centrale. Le minaret de Jésus, d’où le Messie de la tradition coranique doit surgir pour présider au Jugement dernier, domine de sa stature carrée l’ensemble du monument. Sous ses murs, s’étendent tout autour les étals du souk aux épices, aux métaux précieux, les caravansérails, les hammams, les palais damascènes typiques, écrins de dentelle de pierre et de verdure cachés derrière de hauts murs.

L’espoir

Depuis plusieurs semaines, des dizaines de villages se sont rendus à l’Armée arabe syrienne. Au terme d’une capitulation sous condition, les rebelles déposent les armes et obtiennent un sauf conduit pour continuer le combat plus loin, au nord du pays, dans la zone aux mains de Jaysh el-Fatah (ex-Front Al-Nosra) à Idlib, située entre Homs et Alep.

Épuisés par le siège de l’armée régulière, asphyxiés par les barrages qui interdisent tout accès aux véhicules à moteur dans les villages, à court de munition, les terroristes sont le plus souvent poussés dehors par les villageois à bout de patience.

Après la Goutha occidentale au Sud, c’est le village d’Al-Tal à cinq kilomètres au nord de Damas qui s’est rendu. Il jouxtait les routes des villages chrétiens de Maaloula et Sednaya ainsi que la principale autoroute du pays reliant vers le nord la capitale administrative et politique à Homs, la place forte économique du pays. Des mois que l’autoroute était coupée. Des snipers tiraient au hasard sur les automobilistes et descendaient toute personne tentant de leur venir en aide, de jour comme de nuit. Des civils ont agonisé seuls, pourrissant dans leur voiture parfois plus d’une semaine.

À l’ouest de la capitale, les grands hôtels qui bordent Shoukry Al-Qouwatly reprennent vie peu à peu. Tout au bout de l’avenue, place des Omeyyades, le plus bel édifice moderne de la ville, tout de blanc vêtu, brille intensément dans la nuit. L’opéra de Damas a repris une programmation presque normale…

Découvrez Damas en images :

 


Lisez la première partie de nos aventures à la frontière syrienne en cliquant ici.

3e épisode, découvrez le calvaire de la ville de Homs et de ses habitants.

4e épisode, le village martyr de Mharedh, pris au piège d’Al-Nosra.

5e épisode, Palmyre tombe pour la deuxième fois.

6e épisode, Daesh inflige un double déshonneur aux chrétiens.


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