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Fabrice Hadjadj : « J’appartiens en quelque sorte à la France avant même d’appartenir à l’espèce humaine »

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Les quatrièmes rencontres Philantropos auront lieu samedi 10 décembre à Paris en présence de Marcel Gauchet, Fabrice Hadjadj, Natacha Polony et Thibaud Colin.

À l’occasion des quatrièmes rencontres Philantropos qui auront lieu samedi 10 décembre à Paris sur le thème « Qu’est-ce que la France ? », Aleteia s’est entretenu avec Fabrice Hadjadj, philosophe et directeur de l’institut Philantropos.

Aleteia : Depuis quand organisez-vous les rencontres Philanthropos ? Pourquoi les avez-vous mises en place ?
Fabrice Hadjadj : Cela fait maintenant quatre ans. Il s’agit de porter en France, et plus spécialement à Paris, la réflexion que nous menons dans notre Institut qui se trouve en Suisse mais dont les étudiants sont très majoritairement Français. Philanthropos est un établissement universitaire qui cherche à répondre à la crise anthropologique sans précédent que nous connaissons aujourd’hui, devant l’évidence à la fois que nos jours sur la terre sont comptés et que le technologisme rend désormais possible une sortie de l’humain. La question est donc pour nous : pourquoi est-il bon de rester humain, c’est-à-dire des hommes et des femmes capables de donner la vie à d’autres mortels ? Et nous y répondons non seulement par des cours, mais aussi par la pratique des arts (théâtre et musique), par la célébration de la messe et par une vie commune pendant une année, car les étudiants habitent sur place. La table du repas est chez nous aussi importante que la salle de classe : c’est là, en mangeant ensemble, en conversant ensemble, en chantant ensemble, que s’aperçoit la bonté de la vie simplement humaine, que la communion des personnes est plus grande que la circulation des marchandises et la communication des informations. Même le Christ ressuscité fait cela avec ses disciples. Il mange avec eux, il leur commente un vieux texte que tout le monde connaît. La gloire se cache ici, dans le partage du pain et du vin porté par une parole qui célèbre l’existence et réclame la justice.

Le thème du colloque à venir est « Qu’est-ce que la France ? ». Pourquoi cette question ? Comment s’est fait le choix de Marcel Gauchet et des autres intervenants ?
La question ne nous est pas venue seulement parce que nous entrons dans le temps de la présidentielle, mais aussi, d’abord, parce qu’être humain, c’est être fils ou fille, avoir une terre natale et une langue maternelle. Nous ne sommes pas les individus abstraits des théories du contrat social. Nous sommes les héritiers d’une histoire, les descendants de nos pères, de là vient le mot « patrie ». Pour ma part, je suis d’origine juive, mais je suis aussi Français, et j’appartiens en quelque sorte à la France avant même d’appartenir à l’espèce humaine, puisque mon appartenance à cette espèce, je l’ai découverte à travers la culture française. Ce simple fait est cependant facilement ignoré dans un monde où l’on ne sait plus considérer les corps intermédiaires – la famille, le village, la corporation, la région, la nation – et où il n’y a plus que le fantasme d’un individu libre directement tourné vers l’universel (fantasme qui correspond en fait à la réalité du consommateur face à l’étalage du supermarché).

Et puis une autre question se pose réellement : en quoi consiste exactement la France ? Quelle est sa réalité ? Faut-il la réduire à la simple collection de ceux qui ont la nationalité française, ou à ceux qui résident sur son territoire ? Mais qu’en est-il alors de tous ceux qui sont morts et qui, plus que nous peut-être, ont « fait la France » ? Ne devons-nous pas penser cette « démocratie des morts » dont parlent aussi bien Chesterton qu’Auguste Comte, affirmant tous deux que nous ne devons pas mépriser la voix d’un homme simplement parce qu’elle s’est éteinte, alors qu’elle criait si fort autrefois ? Mais qu’en est-il alors des immigrés ? La France n’est-elle pas aussi cette « terre d’accueil » dont mes ancêtres eux-mêmes ont bénéficié ? Cependant quelles sont les conditions d’une vraie hospitalité ? Enfin, si la France est porteuse de « valeurs universelles », pourquoi serait-elle encore française, et pas le simple département d’un gouvernement mondial ? Vous le voyez, il s’agit de réfléchir pour de bon.

Si nous avons demandé à Marcel Gauchet et à Natacha Polony de nous aider dans cette réflexion, c’est non seulement pour leur autorité largement reconnue, mais surtout après avoir lu leurs excellents ouvrages, respectivement Comprendre le malheur français, et Nous sommes la France. Quant à Thibaud Collin, je sais qu’il mène depuis plusieurs années une réflexion non pas sur l’identité mais sur l’essence de la France : quel est l’être, la substance d’une Nation ? Grand et périlleux mystère…

Comment répondriez-vous vous-même à cette question « Qu’est-ce que la France » ?
Le problème, c’est que nous sommes ici confrontés au thème des « deux patries ». Pour les uns, la France, c’est d’abord, comme son nom l’indique, le royaume des Francs, le baptême de Clovis, le millénaire capétien. Pour les autres, la France, c’est la Révolution Française, le siècle des Lumières, les valeurs laïques et obligatoires. Sans doute faut-il accueillir les deux, Bossuet et Saint-Just, et laver son linge sale en famille. Mais cela suppose au moins deux choses : d’une part, désidéologiser le débat, repartir de la langue française et des paysages français, avec un émerveillement et une gratitude qui précèdent la désolation et la critique ; d’autre part, prendre conscience que nous avons à lutter contre une vaste entreprise de désincarnation techno-économique, où le futur est conçu à partir de l’innovation et non à partir de la mémoire, ou plutôt où la mémoire n’est plus le sentiment concret de jouer un rôle dans une histoire commune, mais une certaine quantité de téraoctets dont on doit jouir de manière privée. Je crois qu’il y a quelque chose à penser de manière urgente : un rapport à la terre et à l’héritage, qui ne nous ramène pas aux nationalismes d’hier, mais qui s’insère dans une écologie intégrale.


Les prochaines rencontres Philantropos auront lieu samedi 10 décembre de 14h30 à 18h00 à la Grande Crypte, 69 bis rue Boissière 75016.
Pour s’inscrire, c’est par ici.

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