Culture

Il y a un siècle, Charles de Foucauld mourait

Le 1er décembre 1916, l'officier est abattu dans des circonstances obscures : fut-il un martyr ou une victime collatérale ?

Il y a un siècle, Charles de Foucauld mourait

© STF/AFP/Getty Images

Sur la page de garde du bréviaire de Charles de Foucauld était inscrite cette prière : « Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué, et désire que ce soit aujourd’hui […] considère que c’est à cette mort que doit aboutir toute ta vie. » Rédigée en 1897, alors que Foucauld était encore à Nazareth, dans un lieu où sa vie n’était pas encore menacée, cette prière semble prophétique.

Après avoir été un officier dissipé, puis un explorateur risque-tout, Foucauld cherche l’imitation du Christ, d’une façon radicale. Comme Jésus, il veut se mettre à la dernière place et choisit pour cela de dédier sa vie au service de la population la plus pauvre, la plus éloignée. Il la trouve en 1905 auprès de ceux qu’on appelle « touaregs », c’est-à-dire « les oubliés de Dieu ». D’abord circonspect devant cet étrange personnage, ils découvrent que Foucauld s’intéresse à leurs cultures, parle leur langue, puis l’adoptent comme un sage et un homme de Dieu, un « marabout ». Mais les tribus sénousites, instrumentalisées par l’Empire ottoman, voient d’un mauvais œil ce prêtre qu’ils assimilent à un agent français. Ils décident de l’enlever, pour en faire un otage. Mais lors de la tentative de rapt, les choses tournent mal. Deux soldats français arrivent sur les lieux de façon inattendue, déclenchent une fusillade… À la fin de laquelle on s’aperçoit que le jeune gardien de Foucauld l’a abattu.

Martyr pour la foi ?

Les versions divergent ensuite : Charles de Foucauld a-t-il été tué parce qu’il refusait d’abjurer sa foi ? On lui aurait demandé de prononcer la profession de foi islamique, ce à quoi il aurait répondu « je vais mourir », puis aurait prononcé des prières, avant d’être exécuté. Or ces détails ont leur importance, car si l’on pouvait déterminer qu’il a été tué à cause de sa foi, il pourrait être déclaré « martyr pour la foi », et être canonisé comme tel. En l’absence de preuve irréfutable, son cas demeure dans l’expectative. Mais les papes eux-mêmes, comme Jean Paul II et Benoît XVI ne craignent pas de qualifier sa mort de martyre, ce qui ne revient pas exactement à qualifier Charles de Foucauld de « martyr de la foi », mais s’en rapproche ! Comme l’explique Laurent Touchagues, président des Amitiés de Charles de Foucauld, partisan de la canonisation de Foucauld : « Il y a des indices convergents. Mais en l’absence de preuves irréfutables, et devant l’imprécision des témoins directs de sa mort, j’admets que l’Église ne puisse le déclarer martyr de la foi ».

Charles de Foucauld a toujours considéré la prise de risque au service d’une cause comme une vertu. Dans ses correspondances, pendant la guerre, il encourageait ceux qui étaient au front à ne pas se soustraire au danger. Alors qu’il était officier, il n’a révélé ses qualités qu’au feu, alors qu’il était un élève extrêmement médiocre en caserne. Puis il a pris des risques insensés lors de son exploration du Maroc, déguisé en rabbin juif, dans un pays où aucun occidental n’avait le droit de poser le pied, sous peine de mort.

Syrie, première rencontre avec le martyre

Il a lui-même découvert le martyre en Syrie, alors qu’il était moine trappiste dans la région d’Alep. Il assiste alors, impuissant, aux persécutions des chrétiens par le sultan Abdülhamid II en 1895. 140 000 chrétiens sont assassinés à cette époque, dont une partie littéralement à la porte du monastère de Foucauld. Pourtant, dans les murs, lui-même ne risquait rien : les soldats Ottomans, ceux-là même qui massacraient les chrétiens orientaux, tenaient la garde, afin de ménager les relations diplomatiques avec l’Occident. On imagine la rage de l’ardent Foucauld, l’ancien officier, désarmé, sous la garde des persécuteurs de ses frères. Il demanda à sa cousine, Marie de Bondy, qu’il appelait sa « petite mère », de prier pour qu’il obtienne la grâce du martyre au côté de ses frères orientaux. Il fut exaucé vingt ans après, peut-être pas strictement parlant au sens de « martyr de la foi », mais au moins en martyr de la charité. En effet, alors que tout le monde le pressait de quitter Tamanrasset, il a choisi de rester pour soutenir les plus pauvres, ceux qui n’avaient d’autres choix que de rester sur place.