Pape François

Pape François : « Je suis allergique aux flatteurs, je mérite les critiques »

Entretien du Saint-Père à TV2000 et InBlu Radio, sur le bilan du jubilé de la Miséricorde.

Pape François : « Je suis allergique aux flatteurs, je mérite les critiques »

© DR

En répondant aux questions de TV2000 et InBlu Radio, les émetteurs de la conférence épiscopale italienne, le pape François a fait sa première télé : une interview de 40 minutes réalisée par les directeurs Paolo Ruffini et Lucio Brunelli, sur les résultats de l’année sainte extraordinaire qu’il vient de clôturer à Saint-Pierre, ce dimanche 20 novembre.

Ce jubilé changera-t-il l’Église, le rapport à l’argent et l’attention portée aux pauvres ? Le Pape, sans « s’aventurer dans des statistiques », souligne les aspects qui l’ont particulièrement marqué, personnellement :

Une « bénédiction du Seigneur »

« Je peux seulement donner les nouvelles qui arrivent du monde entier. Que ce jubilé n’ait pas eu lieu seulement à Rome, mais dans chaque diocèse du monde, dans les diocèses, dans les cathédrales et dans les églises indiquées par l’évêque, a un peu universalisé ce jubilé. Et cela a fait beaucoup de bien. Car c’était toute l’Église qui vivait ce jubilé, il y avait comme un climat “jubilaire. Et les nouvelles qui arrivent des diocèses parlent d’un rapprochement entre l’Église et les gens, de rencontres avec Jésus, une vraie bénédiction du Seigneur ! (…) Je ne dis pas qu’il y a eu une découverte de la miséricorde, parce qu’elle a toujours existé, mais elle a été fortement proclamée : c’est comme un besoin. Un besoin qui, je crois, fait du bien à ce monde malade, frappé de la maladie du rejet, de la fermeture du cœur, de l’égoïsme. Car il a ouvert le cœur et tant de personnes ont pu rencontrer Jésus ».

Les « vendredis de miséricorde »

« Je suis allé rendre visite aux jeunes filles qui ont pu être tirées des griffes de la prostitution. Je me souviens de l’une d’elles, africaine : très belle, très jeune, exploitée – elle était enceinte – mais également durement battue et torturée : Tu dois aller travailler… En racontant son histoire – il y avait 15 jeunes filles qui me racontaient leurs histoires – elle m’a dit : Père, j’ai accouché en hiver dans la rue. Seule. Ma petite fille est morte. On l’a fait travailler jusqu’au bout, et si elle ne rapportait pas assez d’argent à l’homme qui l’exploitait, elle était battue, torturée. À une autre on avait coupé une oreille… Et j’ai pensé non seulement à ceux qui exploitent ces filles, mais à ceux aussi qui paient ces filles : ceux-ci ignorent-ils qu’avec cet argent, pour satisfaire un désir sexuel, ils aident ces hommes qui exploitent ? »

« L’horrible crime » de l’avortement  

« Le même jour, je suis allé à la maternité de l’hôpital Saint-Jean. Il y avait une femme qui pleurait, pleurait, pleurait devant ses deux jumeaux… très petits mais très beaux : le troisième est mort. Ils étaient trois, mais l’un d’eux est mort. Et la femme pleurait son fils mort, en caressant les deux autres. Le don de la vie… Et j’ai pensé à cette habitude de rejeter les enfants avant leur naissance, à ce crime horrible : rejetés parce que  c’est mieux comme ça, parce que ça nous arrange. C’est une grosse responsabilité – un très grave péché, n’est-ce pas ? Cette femme qui avait trois enfants, pleurait la mort de l’un d’eux. Elle était inconsolable malgré les deux autres qui lui étaient restés. L’amour de la vie en toute situation ».

Le plus grand ennemi de Dieu : l’argent  

« L’Église comme institution c’est nous tous, chacun de nous, qui la faisons ; la communauté c’est nous. L’ennemi le plus grand – le plus grand ! – de Dieu c’est l’argent. Pensez, Jésus a donné à l’argent un statut de seigneur, de maître. Il a dit : Personne ne peut servir deux maîtres, deux seigneurs : Dieu et l’argent. Dieu et les richesses. Il ne dit pas Dieu et je ne sais quelle maladie, ou Dieu et autre chose, mais l’argent. Car l’argent est une idole. Nous le voyons bien aujourd’hui, ou non ? Dans ce monde, l’argent semble avoir pris les commandes. L’argent est un moyen pour servir, et la pauvreté est au cœur de l’Évangile. Jésus parle de cette lutte : deux seigneurs, deux maîtres. Ou je m’enrôle dans l’un ou je m’enrôle dans l’autre. Soit je choisis d’être avec le Père ; soit avec celui qui fait de moi un esclave. Et puis disons la vérité : le diable entre toujours par les poches, toujours. C’est sa porte d’entrée. On doit lutter pour faire une Église pauvre pour les pauvres, nous dit l’Évangile (…) Saint Ignace nous enseigne, dans les exercices, qu’il y a trois phases : la première, est là où la richesse commence à corrompre l’âme ; puis arrive la vanité, les bulles de savon [lui il dit : pompes à savon, de l’espagnol pompas de jabón, NDLR], la vie frivole, paraître, figurer… et puis l’arrogance et l’orgueil. Et de là tous les péchés. Mais d’abord, il y a l’argent, le manque de pauvreté ».

Les tentations du Pape  

« Mais les tentations d’un pape sont les mêmes que tout le monde, de n’importe quel homme. Selon les faiblesses de la personnalité, dont le diable se sert toujours pour entrer, qui sont l’impatience, l’égoïsme, et puis un peu de paresse… Et ces tentations nous accompagnent jusqu’au dernier moment, n’est-ce pas ? Les saints ont été tentés jusqu’au dernier moment, et sainte Thérèse de l’Enfant Jésus disait à ce propos : il faut prier beaucoup pour les moribonds car le diable, en cet instant précis, déchaîne une tempête de tentations ».

La grâce de l’humour  

« Avoir de l’humour est une grâce que je demande tous les jours, et je fais cette prière de saint Thomas More : Seigneur, donne-moi l’humour ; que je sache répondre à une remarque en riant… : quelle jolie prière ! L’humour apaise, te fait voir les choses provisoires de la vie et prendre les choses dans un esprit de rédemption. Cette attitude est humaine, mais elle se rapproche le plus de la grâce de Dieu. J’ai connu un prêtre, un grand pasteur – qui avait beaucoup d’humour, et il faisait beaucoup de bien avec ça, parce qu’il relativisait les choses : L’Absolu est Dieu, mais, ça s’arrangera, on peut… sois tranquille… (…) C’est cette capacité à être un enfant devant Dieu. Louer le Seigneur avec le sourire et une belle phrase d’humour ».

Je suis allergique aux flatteurs, je mérite les critiques 

« Je suis allergique aux flatteurs. C’est naturel chez moi, ce n’est pas une vertu. Car flatter une personne est l’utiliser pour atteindre un but, caché ou visible, mais pour obtenir quelque chose pour lui-même. C’est indigne aussi. Nous, à Buenos Aires, ont les appelle des lèches chaussettes” [lèches bottes, NDLR] … Quand on me fait des éloges, des éloges même pour quelque chose de réussi, on voit tout de suite quand quelqu’un te loue en louant Dieu, “mais, c’est bien, bravo, continue, c’est ce qu’il faut faire !, et qui le fait avec un peu d’huile… Les détracteurs disent du mal de moi, et moi je pense : je le mérite, car je suis un pécheur. Ça ne m’inquiète pas du tout » .

La rigidité que Jésus désapprouve

« Un juge est rigide. Pas Jésus, qui réprimande très fort les docteurs de l’Église quand ils le sont. Je ne voudrais qu’on me qualifie d’hypocrite, leur dit-il. Que de fois Jésus utilise cet adjectif, hypocrite, à leur endroit (…) La justice est miséricorde et la miséricorde est juste. On ne saurait les séparer : elles forment un tout (…) Après le sermon sur la montagne, arrive celui de la plaine. Et comment finit-il ? Soyez miséricordieux comme le Père. Il ne dit pas: soyez justes comme le Père (…) La justice et la miséricorde en Dieu forment un tout. La miséricorde est juste et la justice est miséricordieuse. Elles sont inséparables. Et quand Jésus pardonne à Zachée et va déjeuner avec les pécheurs, pardonne à Marie Madeleine, pardonne à l’adultère, à la samaritaine, cela veut dire quoi ? Qu’il a la main large ? Non. Il fait la justice de Dieu, qui est une justice miséricordieuse ».

La « cardio-sclérose »  

« J’ai appris un mot d’un vieux prêtre (…) pour définir la maladie de ce monde, de notre époque : le mot “cardio-sclérose. Je crois que la miséricorde est un remède contre cette maladie, la cardio-sclérose, qui est à l’origine de cette culture du rejet : Mais, ceci ne sert plus ; cette personne âgée, allez hop, en maison de retraite ; cet enfant qui vient … non, non, allez hop renvoyons-le à l’expéditeur…”, et on jette ! Allons-y, faisons la guerre… prenons cette ville… Et cette autre ville ? Larguons les bombes, qu’elles tombent partout, sur les hôpitaux, sur les écoles ».

Pour un monde plus miséricordieux  

« Pensons à cette troisième guerre mondiale que nous vivons, une troisième guerre mondiale fragmentée ; les armes se vendent, et elles sont vendues par les fabricants et les trafiquants.  Vendues aux deux parties en guerre, car le trafic d’armes rapporte… Nous avons là une dureté de cœur impressionnante, aucune tendresse. Le monde actuel a besoin d’une révolution de la tendresse (…) Dieu s’est fait tendre, Dieu s’est fait proche. Paul dit aux Philippiens : Il s’est vidé de lui-même pour se faire plus proche, il s’est fait homme comme nous. Quand nous parlons du Christ, n’oublions pas sa chair. Notre monde a besoin de cette tendresse qui dit à la chair de caresser la chair souffrante du Christ, non de commettre plus de souffrances ! Je crois que les États qui sont en guerre doivent penser à la grande valeur de la vie, et non pas se dire : Mais peu importe la vie, c’est le territoire qui m’intéresse…. Une vie vaut plus qu’un territoire ! »

Le secret pour survivre à tant d’engagements  

« Je ne sais pas comment je fais, mais… je prie : cela m’aide beaucoup. Je prie. La prière est une aide pour moi, c’est être avec le Seigneur. Je célèbre la messe, je prie le bréviaire, je parle avec le Seigneur, je récite le chapelet… Pour moi, la prière est une aide précieuse. Et puis je dors bien : c’est une grâce du Seigneur. Je dors comme une pierre. Le jour des secousses du tremblement de terre, je n’ai rien senti. Tout le monde a senti, le lit qui bougeait… Non, vraiment, je dors six heures mais comme une pierre. Cela doit être bon pour la santé. J’ai mon problème de colonne vertébrale, mais qui va bien pour le moment. Je fais ce que je peux et rien de plus, dans ce sens je me règle un peu ».

 Article traduit et adapté par Isabelle Cousturié

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