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Lettre ouverte à Jésus

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"Merci de nous aimer, malgré nos doutes, nos reniements et notre ingratitude".

Cher Jésus,

Permets-moi de m’adresser à toi sur un ton familier, de te tutoyer et de t’interpeller un peu crûment en comptant sur ta tolérance et ta miséricorde. Après tout, en plus d’être mon Dieu, tu es mon frère aîné, en tant que fils de « notre Père ».

À vrai dire, je ne sais par où ni par quoi commencer, étant mû par un vague à l’âme et par le besoin pressant de te parler autrement, de te faire part de ce qui me froisse en cette période d’abandon dans ma vie. Ce qui me froisse surtout, c’est ton absence, malgré toutes ces assurances que je lis dans la Bible, dans les écrits des théologiens, des docteurs de l’Église, que j’entends dans le catéchisme, dans les homélies, selon lesquelles tu es là, surtout quand « deux ou trois sont assemblés en ton nom » (Mt. 18, 20).

Franchement, je manque peut-être de concentration ou de ferveur, mais je ne sens pas vraiment ta présence, ni quand je suis seul à prier ni en compagnie de deux, trois ou plus. Je ne reçois aucun écho à mes invocations et mes prières, ni directement par toi ni par des intermédiaires. Je me demande si le problème réside en moi ou ailleurs, s’il n’y aurait pas une « technique de communication » qui m’est inconnue, une sorte de « recette » à découvrir et appliquer. À vrai dire, comme tout ce qui te concerne et concerne ton incroyable histoire m’a été rapporté par la main et la bouche des hommes, qui ne sont pas à cent pour cent fiables, je considère avoir le droit de te demander un « signe », autre que le « Signe de Jonas » (Mt. 12, 38-42).

Le signe que tu existes, que ton message est vrai, que ton histoire, depuis ta conception jusqu’à ta résurrection et ton ascension, est véridique, qu’il ne s’agit pas là d’affabulations. Il est vrai que tes « signes » foisonnent à travers les siècles et jusqu’à nos jours par des miracles, des apparitions, des manifestations surnaturelles, qu’il n’y a pas de fumée sans feu, mais je n’en ai pas été personnellement témoin. Je ne veux pas jouer au Thomas, ça ne me va pas, mais je préfère m’en assurer par moi-même. Puisque tu te manifestes à certains, en personne ou par procuration, et pas toujours à des croyants, pourquoi pas à moi et à ceux qui le demandent avec foi et ferveur ?

Pourquoi cette sélectivité ? Que faut-il faire pour être sur ta « liste » ? La liste des privilégiés qui ont reçu la « preuve », sous une forme ou une autre, de ton existence. Il faut que tu saches que je fonde tant d’espoirs sur toi, sur ton existence, sur ta vérité, ta bonne nouvelle, au milieu de cette désespérance, ce désarroi et ce non-sens, que je me dis en mon for intérieur, dans un sursaut de révolte : ose ne pas exister !

Tu n’as pas le droit de ne pas être ! Tu n’as pas le droit de me duper, de me poser un lapin, de manquer à ta parole après tout cet investissement de foi de ma part. Tant de gens, depuis ton avènement et même avant, ont cru en toi, ont vécu en toi, par toi et pour toi ! Il y en a qui ont connu le martyre à cause de ton nom et de ton message, qui se sont fait supplicier, lyncher, égorger en chantant Alléluia ! Notre martyrologe est effarant ! Les témoins de la foi, par leurs paroles, leurs écrits, leurs actes, leurs témoignages, leurs sacrifices, ne se comptent pas. Tu n’as pas le droit de me – de nous – décevoir ! Même si nous ne pouvons être déçus une fois plongés dans le néant, mais quand même. Et je me dis, pour me remonter le moral, que tous ces témoins, ces forcenés de la foi n’ont pas pu te dédier leur vie et défier la mort sans avoir vraiment expérimenté quelque chose d’incroyable, d’extraordinaire : ta présence et ta vérité. Cela outre ces myriades d’indices, de « signes », de toutes sortes, qui constellent le ciel de notre humanité depuis son émergence. Sans compter ton Église, miraculeuse, qui a refermé, que de fois, « les portes de l’enfer » (Mt. 16 : 18) au nez de tous les démons, à travers les siècles jusqu’à nos jours, pour nous rouvrir les portes de l’espérance.

Mais j’ai malgré tout besoin de savoir, à mon niveau infime, si tu reçois mes prières, mes invocations, mes écrits, mes poèmes, cette lettre, par exemple. Si je m’adresse à une « présence » ou bien au vide. Si je ne perds pas mon temps, par hasard, car aucun « accusé de réception » ne m’est parvenu de toi, jusqu’à présent. Aucun « merci ». Et en cas de « réception », j’aimerais savoir si mes « offrandes » t’agréent ou pas, si elles ont l’heur de te plaire, si elles émanent d’un Abel ou d’un Caïn, à tes yeux. C’est à toi de juger les cœurs, mais le mien n’est pas mauvais. Ses intentions sont si bonnes et ses offrandes si poétiques et sincères ! Elles ne montent pas uniquement vers toi, mais elles parviennent à mon prochain pour susciter ou renforcer sa foi, et cela d’après nombre de témoignages dans mon entourage et sur les réseaux sociaux. J’espère quand même que mes louanges s’inscriront dans mon bilan de vie et serviront à racheter mes mauvaises actions, même s’il me reste encore à joindre l’acte charitable à la parole.

Mais tout bien considéré, je me demande si le fait de t’adresser cette lettre, publique de surcroît, n’est pas un acte de foi en soi, une sorte de reconnaissance implicite de ton existence et de ta présence.

Cher Jésus, loin de vouloir t’embarrasser par cette lettre ouverte, en prenant mes semblables à témoin, j’ai plutôt voulu t’embrasser, publiquement, embrasser ton absence pour saisir ta présence ; exprimer un doute empreint de reconnaissance ; anéantir ma vanité par cette déclaration d’amour, fût-il sans objet ou sans retour ; montrer au monde mon obsession de toi qui ne se dénouera que par toi ; mettre ma révolte au service de ton règne ; crever par mon cri le cœur de ton silence ; te provoquer pour t’obliger à sortir de ta « cachette » ; toucher « le bord de ton vêtement » pour t’arracher un miracle (Luc 8, 44-46) ; chercher désespérément ta main, dans cette fumée étouffante, sanguinolente et puante, pour que tu me repêches, que tu me sortes de l’enfer d’une autre absence : l’absence d’amour. Ce qui me pousse à rechercher, par ta présence, ton amour, cette plénitude seule susceptible de combler mon vide. Comme la nature humaine a horreur du vide, seule ta nature divine est en mesure de le combler, par la démesure de ton amour et de ta miséricorde. Voici que ton absence devient, paradoxalement, présence, nécessité, évidence, « absoluité ».

Merci d’exister, Jésus ! Merci pour le « signe » de ton absence qui induit ta présence. Merci d’être là, même en ne l’étant pas ! Merci de nous aimer, malgré nos doutes, nos reniements et notre ingratitude ; merci d’être ce que tu es : un Dieu d’amour, de miséricorde, de discrétion et d’humilité ; et ce que tu n’es pas : un Dieu envahissant et oppressant.

Merci de nous avoir annoncé et laissé cette bonne nouvelle. Qu’aurions-nous fait sans elle ? Sans toi ? Que serions-nous devenus ?

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