Opinion

L’Humanité zombie

La pop culture issue de la culture populaire, des séries, des jeux vidéos, agit comme une mythologie moderne et symbolique, refletant peurs, manques ou attentes existentielles.

L’Humanité zombie

© Gene Page/AMC -

Depuis quelques années, un thème fait florès dans la littérature populaire, les jeux vidéo, le cinéma et les séries télévisées, celui du zombie [1].  Dans ces productions, le canevas scénaristique est toujours le même : une mystérieuse maladie contamine quelques personnes puis, se répand à grande vitesse sur la Terre et bientôt, ce ne sont plus qu’une petite minorité de gens qui sont épargnés et qui doivent s’organiser pour survivre. Les caractéristiques des infectés ? Ils perdent leur humanité, leur intelligence, leur conscience individuelle pour devenir des morts-vivants, des bêtes sans conscience uniquement animés par une faim incontrôlable et assoiffés de meurtre.

Le poète antique Térence écrivait « Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger » [2], ce à quoi nous pourrions ajouter que rien de ce que produit l’homme n’est étranger à la théologie. En effet, chaque mouvement artistique, chaque effet de mode ou de société indique quelque chose sur la manière dont les personnes se représentent le monde, leur lien (ou leur absence de lien) à Dieu, leur conception absolue ou relative de la beauté, de l’éthique, etc.

Sur son blog « Mystagogy », le théologien orthodoxe John Sanidopoulos remarque que les histoires de zombies se popularisent à partir des années 1960, lorsque le monde entre dans la post modernité et l’âge d’or du consumérisme [3].

Comme tout symbole, comme toute mythologie, il y aurait donc un lien entre le thème du zombie qui parle à de nombreux jeunes aujourd’hui et des questions existentielles individuelles et collectives. On peut également faire un lien entre le zombie et certains passages bibliques qui évoquent le thème ou en tout cas montrer que la Bible pointe les mêmes travers de société que ceux évoqués par les morts-vivants. Quels sont ces problèmes et quelles solutions la Bible propose-t-elle ?

Une société de consommation prédatrice

John Sanidopoulos remarque quelque chose de capital : « La caractéristique des zombies (tels qu’ils sont représentés au cinéma) est leur yeux vides et uniformément gris. Leur regard mort vous voit, mais ne vous regarde pas.  Tout ce qu’ils voient, c’est de la nourriture. Je ne sais pas s’il y a quelque chose de plus horrible que d’être regardé par un autre être humain comme un objet consommable » [4].

En Occident, nous vivons dans un monde confortable, avec des soins de santé de plus en plus efficace et, dans une certaine mesure, une relative sécurité sociale. Mais au-delà de ce confort apparent, l’ultra-capitalisme imprime une pression consumériste inouïe sur l’ensemble de la société. De plus en plus, le modèle qui s’impose est celui d’un darwinisme social où seul les plus forts, les plus nantis, ou les plus chanceux s’en sortent. Les autres sont laissés de côté et l’exclusion fait son lot de victimes chaque année. De plus en plus de personnes vivent en-dessous du seuil de pauvreté et l’écart entre les riches et les pauvres se creusent chaque année davantage.

Dans ce contexte, accentué encore par le terrorisme, les rumeurs de guerre et la crise qui n’en finit pas, le monde peut être ressenti comme une agression permanente : comment être sûr de quoi demain sera fait ? Comment savoir si je pourrais nourrir mes enfants ou avoir de m’occuper de mes parents âgés ? Comment faire face aux injustices et à l’impitoyable logique de survie dans laquelle nous nous trouvons ?

Le danger, c’est de se sentir menacé par les zombies ou de devenir zombie soi-même. Le zombie n’est plus un être humain.  La seule chose qui l’anime, c’est l’instinct de survie dans sa version la plus violente et la plus sauvage.

Comment ne pas comparer les survivants de fiction, seuls, oppressés par la masse informe de zombies affamés, à ceux qui sont criblés de dettes, oppressés par un système aveugle et un chômage endémique ? Dans les histoires de zombies, lorsqu’une personne est mordue, elle devient zombie elle-même. N’y a-t-il pas un risque pour l’oppressé et l’opprimé de devenir à son tour, cynique, impitoyable, sans pitié ?  Ne risque-t-il pas, broyé par la vie et les injustices de devenir un zombie à son tour ?

Sa seule alternative n’est-elle pas de crier ? De hurler sa révolte : « Mon Dieu, viens me délivrer ; Seigneur, viens vite à mon secours ! Qu’ils soient humiliés, déshonorés, ceux qui s’en prennent à ma vie ! Qu’ils reculent, couverts de honte, ceux qui cherchent mon malheur ; que l’humiliation les écrase, ceux qui me disent : “C’est bien fait !” Mais tu seras l’allégresse et la joie de tous ceux qui te cherchent ; toujours ils rediront :  “Dieu est grand !” ceux qui aiment ton salut. Je suis pauvre et malheureux, mon Dieu, viens vite ! Tu es mon secours, mon libérateur : Seigneur, ne tarde pas ! »

Dieu ne veut pas le mal mais le mal et l’injustice existe par la liberté de l’homme. Le Bible n’est pas un ouvrage édulcoré.  Elle présente toutes les facettes de l’existence, du pire au meilleur. En ce qui concerne le pire, chacun a le devoir de l’affronter, de nommer et de vaincre le mal, de venir en aide au pauvre et à l’opprimé, de faire reculer les zombies.

Un regard vide de toute empathie

« Le philosophe Levinas a montré comme le regard humain demande une réponse. Regarder dans les yeux de quelqu’un, c’est voir sa demande, voir qu’il n’est pas différent mais qu’il est comme soi, quelqu’un qui a faim, qui souffre et qui aime comme moi » [5].

D’un point de vue biblique et chrétien, l’homme est un être de relation. Relation avec ses amis, relation avec sa famille, relation avec ses collègues, relation avec le monde, l’environnement et bien sûr avec Dieu.

Dans les psaumes, Dieu et la vie se célèbrent par les chants et la danse donc par une joie vécue en communauté :

« Alléluia ! Louez Dieu dans son temple saint, louez-le au ciel de sa puissance ; louez-le pour ses actions éclatantes, louez-le selon sa grandeur ! Louez-le en sonnant du cor, louez-le sur la harpe et la cithare ; louez-le par les cordes et les flûtes, louez-le par la danse et le tambour ! Louez-le par les cymbales sonores, louez-le par les cymbales triomphantes ! Et que tout être vivant chante louange au Seigneur ! Alléluia ! » (Psaume 150)

La caractéristique du christianisme est de proposer une voie de guérison par l’importance donnée aux relations. Une juste estime de soi nourrit une attention portée à l’autre et c’est l’établissement et la culture de cette relation qui va permettre de guérir de l’état de zombie égocentré. À nouveau, on peut remarquer que les tentations d’isolement sont nombreuses dans notre société  (abus d’internet, de télévision, de jeux vidéo etc.).  Il n’est pas rare de voir un groupe d’adolescents assis ensemble dans un snack ou dans le train et chacun est perdu sur son téléphone. Aurait-on un jour imaginé qu’il n’y ait plus aucune interaction ou dialogue entre des jeunes qui se connaissent et sont ensemble à un même endroit ? L’image symbolique du zombie est tout à fait pertinente pour décrire cette réalité du repli du soi sur soi, problème que la pensée biblique aborde plus d’une fois.

Une non identité

Le zombie est un être qui ne parle plus, qui ne dialogue plus. C’est un être qui est coupé de son histoire. Certains auteurs de fantastique, ont imaginé le monde du point de vue du zombie. Un monde triste, celui d’un être qui se souvient, comme dans un brouillard, de la vie précédant sa condition de zombie mais qui ne peut pas résister à la faim et à l’agressivité qui le tenaillent. Les histoires de zombies nous parlent aussi d’êtres qui ont perdu leur enracinement.

Or, on sait que l’enracinement est capital pour l’équilibre psychologique et spirituel des individus. Souvenons-nous du tout premier psaume : « Heureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s’arrête pas sur la voie des pécheurs, Et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs, mais qui trouve son plaisir dans la loi de l’Eternel, Et qui la médite jour et nuit! Il est comme un arbre planté près d’un courant d’eau, Qui donne son fruit en sa saison, Et dont le feuillage ne se flétrit point: Tout ce qu’il fait lui réussit. Il n’en est pas ainsi des méchants: Ils sont comme la paille que le vent dissipe. C’est pourquoi les méchants ne résistent pas au jour du jugement, Ni les pécheurs dans l’assemblée des justes; Car l’Eternel connaît la voie des justes, Et la voie des pécheurs mène à la ruine. » (Psaume 1)

Celui qui est enraciné en Dieu mais aussi en lui-même et dans son histoire est quelqu’un qui va pouvoir porter du fruit, qui va pouvoir croître intérieurement, qui va pouvoir être heureux et se développer verticalement. Celui qui est déraciné se dissipe au vent, sans consistance, il est stérile.

N’est-ce pas aussi ce que l’on peut retenir du texte de Marc 5 ? Le possédé qui vient à la rencontre de Jésus habite dans un tombeau. Il est une sorte de mort-vivant qui à l’instar des zombies, est enfermé en lui-même.  Il se débat dans les liens intérieurs qui entrave sa conscience mais aussi dans les liens que l’extérieur essaye de lui imposer.  Aliéné intérieurement, aliéné par le monde qui l’entoure, il erre sans but dans un ersatz de vie.  Il n’arrive même plus à s’exprimer, à verbaliser son mal être, à dire la confusion qui est la sienne…  La seule chose qu’il arrive à faire, c’est à se faire du mal, à se frapper avec des pierres.

Puis Jésus débarque et confusément, le malheureux sent que cet homme est là pour lui. Lors de l’échange entre les deux hommes, l’on se rend compte à quel point la question de l’identité est cruciale.  « Je suis légion » dit le démon, « car nous sommes nombreux ».  Comme les zombies, l’intelligence démoniaque est collective. Ce n’est pas une communion mais une collectivité qui uniformise, qui noie la personne et dissout la singularité.

Lorsqu’on demandait à saint Irénée de Lyon, pourquoi l’Esprit n’avait pas révélé le nom de l’Antéchrist, il répondait « (Il ne le fait pas) non par ignorance, ou parce qu’il le cache mais parce que ce nom n’était pas digne d’être proclamé par l’Esprit Saint qui a inspiré le texte. Son nom n’a pas été proclamé, car on ne proclame pas le nom de ce qui n’est pas » [6].

Le mal, c’est ce qui empêche l’être d’advenir. Le Christ dénoue les liens en posant la question « comment te nommes-tu ? ». Le nom, le prénom, donne une consistance à l’être. Dans la liturgie byzantine, le prêtre dit le prénom au moment de donner l’eucharistie : Dieu nous appelle par notre prénom, dans notre singularité de personne. Il faut laisser l’être se construire et advenir. Savoir comment l’on se positionne par rapport à soi, par rapport à son nom, par rapport à son être afin de pouvoir être pleinement soi dans son rapport au monde.

De l’esclavage à la liberté

Le zombie est un être qui court après sa faim, qui ne répond plus qu’aux stimuli de base. N’est-il pas finalement comme nous ce zombie ? N’est-il pas, symboliquement, la représentation des travers d’une société qui ne sait plus d’où elle vient, ni où elle va ? N’est-il pas la caricature de cette horizontalité absolue que proposent nos sociétés contemporaines ?

Quel est le rôle du christianisme dans cette société un peu zombifiée ? N’est-il pas lui-même devenu un zombie parmi d’autres ? A-t-il encore quelque chose à dire ? Un remède à donner ? Ou n’est-il plus qu’une vieille relique, une coquille vide dont la flamme s’est éteinte ? Le christianisme n’est-il qu’une vague philosophie lénifiante, pleine de bons sentiments ?

Dans notre société, où la méconnaissance de la religion est grande, il est important de montrer que le christianisme ne nie aucunement les difficultés du monde et qu’il propose des solutions aux problèmes de la société.

Dans la vision d’Ézéchiel (37 ; 1 – 14), le prophète est confronté à une vallée emplie d’ossements. Tout est mort, desséché.  Loin d’être naïve et niaise, la parole biblique ne cache ni le désespoir, ni la violence, ni la mort et la force de décrépitude. La parole biblique regarde les choses en face afin d’y ré-insuffler la Vie. Or, ici, c’est Dieu qui demande au prophète de prophétiser l’Esprit afin de redonner vie aux morts (ou à une société morte, qui ne sait plus où elle va). Dieu a besoin de l’homme, Il le fait partie prenant de son projet, co-créateur.

Le prophète Ézéchiel s’exécute et les ossements se mettent à bouger, ils se couvrent de chair et de muscles mais reste sans esprit. Ne sont-ils pas, à cet instant, comme nos zombies de la littérature populaire ? Ne sont-ils pas des êtres errant sans but, sans conscience, uniquement mus par leurs instincts basiques entretenus par le marketing d’une société de consommation cupide et impitoyable ? N’est-il pas vain de vouloir agir ? Tout n’est-il pas déjà perdu ?

Le message chrétien, non seulement regarde les problèmes en face, mais contrairement au pessimisme et défaitisme, apporte également un espoir incroyable. Loin de se décourager de ce premier essai incomplet, Dieu demande au prophète d’appeler une seconde fois l’Esprit.  Ce qu’il fait, et là miraculeusement, les morts reprennent tout à fait vie, ils sont à nouveau animés par l’âme.

Rien n’arrive magiquement, mécaniquement, il faut parfois s’y reprendre à plusieurs fois, par étape, en s’opposant énergiquement au mal, mais le bien finit toujours par se réveiller, la vie finit toujours par circuler à nouveau et triompher.

Or, si l’on parle des problèmes de société, il faut aussi reconnaître que le squelette disloqué, le zombie, est aussi en nous. A nous de lui redonner vie, à nous d’opérer le retournement en nous-même et d’utiliser ce qui bloque l’énergie vitale et le lien à Dieu pour en faire le vecteur d’une alliance renouvelée.


[1]    Citons la série The Walking Dead, « World War Z  » avec Brad Pitt, « 28 days later » ou les jeux Resident Evil, Dying Light, Dead Island et bien d’autres…

[2]    In Heautontimoroumenos, v. 77

[3]    http://www.johnsanidopoulos.com/2012/11/zombies-and-god.html

[4]    http://www.johnsanidopoulos.com/2012/11/zombies-and-god.html

[5]    http://www.johnsanidopoulos.com/2012/11/zombies-and-god.html

[6]    Saint Irénée de Lyon, cité par Daniel Vigne in Connaissance des Pères de l’Eglise, décembre 2010, p15

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