Témoignage

Les secrets d’un père abbé trappiste pour vivre pleinement sa foi chrétienne (2/2)

Miséricorde et pardon, des valeurs à mettre au cœur de sa vie.

Les secrets d’un père abbé trappiste pour vivre pleinement sa foi chrétienne (2/2)

Retrouvez la première partie de cet entretien ici.


Dom Samuel Lauras, converti après quelques années tumultueuses, entre en 1983 à l’Abbaye Notre Dame de SeptFons, fondée en 1132, de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance dit « Trappiste ». Il est aujourd’hui abbé de Nový Dvůr, une fille de Sept-Fons fondée en République tchèque en 2002.

Aleteia : Qu’est-ce que la sainteté ? Dire oui ou non au mal ? Faire un pas et se réformer un peu pour que le Seigneur nous rejoigne dans notre réalité ?
Dom Samuel :
Non ! Pas se réformer. Laisser la lumière de l’Évangile nous éclairer pour être, chacun personnellement, plus lucide. Pas transparents, lucides sur ce que nous sommes, sur nos forces et nos faiblesses. La sainteté se reçoit. C’est un don. Et la part qui nous revient, c’est l’humilité. La Règle de saint Benoît nous propose un mode de vie précis, avec des choses à faire, selon un ordre de priorités : louange de Dieu autour de l’Eucharistie, prière personnelle et lectures, travail, vie commune. Ces tâches nous obligent à voir qui nous sommes et nous révèlent nos limites. Ces activités sont les quatre ou cinq poissons apportés au Seigneur avant la multiplication des pains. Je suis moine, je suis prêtre. Je m’efforce de me comporter en moine et en prêtre.

Comment réussir à porter sur soi un regard assez humble pour qu’il devienne objectif ?
Un regard humble ? Saint Benoît ne nous invite pas à l’introspection. Il nous engage dans un combat. La vie monastique est un combat, la vie de famille, le ministère d’un prêtre… Je reconnais la valeur de ce combat. Dans ce combat, Dieu va se révéler, pas uniquement à travers mes faiblesses, plus encore dans ce que je réalise avec lui et que je ne pourrais réaliser seul.

Où trouver la volonté de mener ce combat ?
La volonté ? En m’éloignant de la France, je me suis rapproché de l’Orient. Saints Cyrille et Méthode sont les évangélisateurs de la Grande Moravie, une région qui comprenait l’est de la République tchèque et la Slovaquie, le sud de la Pologne et le nord de la Hongrie. Nos jeunes viennent de ces pays-là. Cyrille et Méthode étaient nés à Thessalonique, en Grèce. Au IXe siècle, ils ont convaincu le pape d’autoriser une traduction slave de la Bible et du missel. Si cette région est aujourd’hui catholique de rite romain, il y reste quelque chose de cordial, presque émotionnel, qui vient de l’Orient. La foi réside dans l’intelligence, mais la charité dans le cœur. Pourrions-nous être un peu plus slaves dans notre relation à Dieu ? L’Occident et l’Orient sont les deux poumons de l’Église, disait saint Jean Paul II. L’Orient peut nous enseigner la juste place de la sensibilité dans l’exercice de la foi. Dans mon livre, Comme un feu dévorant, je pose cette question : Que pouvons-nous faire pour que réellement Dieu nous plaise ? La foi chrétienne nous est montée à la tête, il faut la faire redescendre dans le cœur. Nous devons bien sûr apprendre à nos jeunes à distinguer leurs désirs immédiats et superficiels de leurs désirs profonds. Ils disent souvent : Je sens que… Je sens que Dieu veut que je devienne moine. D’accord ! Mais toi, tu veux quoi ? Cela ne suffit pas que Dieu veuille. Dieu n’est pas un tyran. Si Dieu a mis dans mon cœur un désir, c’est parce qu’il s’agit d’un bien pour moi. Le désir de répondre à Dieu doit devenir mon désir. Dans cette perspective, on sort complètement de la querelle sur les pressions morales qui pourraient s’exercer dans la formation religieuse.

Vous inversez la règle qui voudrait que les sentiments soient passés au crible de la raison. Est-ce la raison qu’il faut passer au crible des sentiments ?
Non ! Ce que je veux, oui ! Ce que je sens ne suffit pas. Ma raison éclairée par la foi m’aide à passer de mes désirs superficiels à un désir profond, essentiel, pour aimer Dieu avec la fibre du cœur, écrivait Père Jérôme, moine de Sept-Fons (1907-1985). On ne peut vivre soixante ans dans une espèce de foi noire. On demande : Donnez-moi des recettes… Je vous donne des repères. Père Jérôme rappelait que la vie monastique est un désert où l’on chemine dans la foi, avec, de loin en loin, des jalons. Ces jalons qu’il faut être capable de percevoir… Apprendre aux frères à repérer ces jalons, cela fait partie de la formation.

C’est la métaphore, en montagne, des piquets posés au bord du chemin. Ils sont peints en blanc, on les voit la nuit, mais quand il y a de la neige, on les distingue difficilement. Ces repères nous aident à croire.

Une fois que l’on s’est repéré, à qui peut-on demander un soutien ?
L’un des aspects le plus concret de mon livre qui résulte de mon expérience monastique consiste en une réflexion sur la paternité. Sans père, pas de fils ou de filles, donc ni frères ni sœurs. Pour qu’il y ait une communauté de frères, il faut un père. La maturité ou l’immaturité des jeunes sont telles qu’il n’est plus possible de penser qu’un moine profès solennel, qu’un prêtre le jour de son ordination, ont terminé leur formation. Il nous faudra beaucoup d’imagination pour répondre à cette question : comment continuer la formation après cet engagement, après l’ordination ? Je cite aussi le recteur d’un séminaire français : Si les jeunes que je forme au sacerdoce doivent avoir la vie qu’ont les prêtres aujourd’hui, je dois les renvoyer tous, sauf un. Ils ne tiendront pas. La constatation est d’une honnêteté implacable. Ce recteur accepte de garder les jeunes que Dieu appelle à condition que l’évêque promette de changer la vie que mènent les prêtres, pour la rendre plus équilibrée. La profession religieuse, l’ordination sont des seuils. Et après ? Quand j’étais enfant, il y avait dans ma paroisse un curé doué d’une forte autorité, et deux ou trois jeunes vicaires qu’il continuait à former. Au monastère, un frère s’enracine autour de quarante ans, après 15 ans de vie monastique.

Vous soulignez de manière vertigineuse les difficultés des jeunes couples et des familles. S’il faut plusieurs années après le mariage pour devenir un bon époux et acquérir une réelle maturité, il y a bien des chances que cela rate !
L’Église a aussi un soutien à apporter aux époux après le mariage, quand cela commence à être difficile. Essayons d’être lucides et créatifs. Il y a des couples fidèles, des religieux et des prêtres capables de s’enraciner.


Comment annoncer la vie éternelle aux hommes de notre temps ?


Nous avons cheminé ensemble : découvert les jalons, trouvé des idées qui nous permettront d’atteindre le prochain en changeant de chaussures quand elles s’usent. C’est compris. Quelle promesse à l’arrivée ?
La vie éternelle. Nous parlons beaucoup d’amitié au monastère. L’amitié paternelle et filiale sont des signes de l’amour de Dieu. Nous avons besoin de ces signes. Bien plus, l’amitié avec Notre Seigneur, fruit de la prière, dont notre mort verra l’épanouissement. Si nous voulons qu’une personne progresse, nous devons l’aimer non seulement pour ses qualités, mais avec ses défauts. Beaucoup n’arrivent pas à faire les progrès qu’ils pourraient faire parce qu’ils ne trouvent pas, autour d’eux, quelqu’un qui leur fasse confiance et qui les aime. À cause des fautes graves de quelques prêtres qui ont été répercutées par les médias, on a l’impression qu’aimer est une faute. C’est terrible. Dans la Règle, saint Benoît écrit que les frères devront aimer l’abbé d’une dilection sincère et que l’abbé aimera les frères, sans favoritisme, à la mesure de leur obéissance – dans la mesure où ils sont ouverts. Il ne faut pas avoir peur d’aimer, sinon on stérilise l’Évangile.

L’un des malentendus de notre époque, c’est que presque tout amour est érotisé. On peut aimer un enfant, sauf si cet amour est érotisé. L’amour entre un adolescent et une adolescente est une belle chose, sauf s’il est érotisé trop tôt. Mettons une distance entre l’amour et sa dimension érotique. Le rôle du père est d’abord là : aimer en mettant des limites. Il a quelque chose à transmettre, dont il connaît la valeur, il est capable de contraindre car il n’y a pas d’éducation sans une part de contraintes. Il est capable aussi de voir dans son fils – ou sa fille – ce qu’ils peuvent devenir. Au monastère, le disciple voit, dans la vie de l’ancien, malgré ses défauts, la vie à laquelle Dieu l’appelle ; et l’ancien regarde le disciple comme quelqu’un qui est capable, malgré ses défauts, de devenir ce à quoi Dieu l’appelle. L’ancien, le père, le prêtre, l’évêque, ne doivent pas se cacher leurs défauts. Éventuellement, demander pardon.

Quid du pouvoir ? Comment faire pour que cet instinct paternel ne devienne pas autoritaire ?
Saint Benoît décrit la vie monastique autour de trois réalités : une communauté, la Règle et l’abbé. J’ai demandé un jour aux jeunes de Nový Dvůr pourquoi l’abbé était en troisième position. L’un d’eux a répondu : Peut-être parce que l’abbé, ça sert à rien ? Je trouve cela très joli ! On rit beaucoup au monastère ! L’abbé est en troisième position parce qu’il agit sous la Règle. Comme le Pape agit sous l’Évangile. L’abbé ne peut pas enseigner ni exiger n’importe quoi. Toute autorité dépend de quelqu’un qui est au-dessus d’elle.

Combien de fois l’homme est dépassé par ses pulsions : dans les couples et dans les familles, comment faire le distinguo entre ces trois modes d’amour : eros, philia, agape ? Comment faire avec lucidité la part du vrai au milieu des valeurs qui nous sont transmises ? Écoute ton cœur ? Écoute ta raison ?
Regardons la vie comme elle est. Essayons de construire quelque chose de fort en nous appuyant sur la puissance de la grâce et sur la lumière de l’Évangile.

Mais comment ne pas commettre toujours les mêmes erreurs ?
Je vais probablement vous surprendre. On en fera, on en fera… Le bon grain sera toujours mêlé d’ivraie. Ce n’est pas à nous de les séparer. L’ivraie, on la liera en bottes pour la jeter au feu… À la fin. Je vis de jalons en jalons, sur ce chemin-là. Je porte sur moi un regard lucide et humble. Je ne cherche pas à communier pour faire le fier-à-bras quand je n’en suis pas digne… Vous avez votre place dans l’Église. Assister à l’Eucharistie, même sans communier, est source de grâces.

Mais je peux mourir demain. Dès lors, qu’adviendra-t-il de mon salut ?
L’Église enseigne une discipline pas seulement sacramentelle. Elle est sanctifiante. Mais il y a aussi le mal… L’état de péché et l’état de grâce. L’Église propose une discipline et enseigne un art : l’art d’être disciple. Suivre une discipline, c’est être disciple. La discipline, c’est l’art de se mettre à l’écoute d’un maître. Par définition, celui qui a besoin d’un maître reconnaît qu’il n’est pas encore saint. Comment comprendre que l’ivraie sera brûlée au dernier jour ? Une double interprétation s’impose, les deux aspects devant être tenus ensemble. Parmi les actes que j’aurai posé dans mon existence, dans mon enfance chrétienne, dans mon adolescence révoltée, dans ma vie monastique et comme abbé, certains actes seront brûlés car ils ne furent pas bons. Rappelez-vous combien Jean-Marie Vianney avait peur de se présenter, comme curé, au jugement de Dieu.

Au jugement dernier il y a aussi ceux qui sont revêtus de la robe blanche, trempée dans le sang de l’Agneau, les brebis et les boucs…
Dans une catéchèse de Benoît XVI que nous écoutions au monastère en épluchant les légumes, il écrivait que Judas ne sera peut-être pas damné. Son autorité théologique est très forte… Ce qui est sûr : Judas, Hitler, Mao et moi, nous aurons besoin, au moment de passer la porte, d’être purifiés. Quelques-uns, par une grâce particulière et à cause d’une fidélité exceptionnelle auront été purifiés dès ici-bas. Et c’est vrai, il reste toujours possible de refuser la miséricorde de Dieu ! Je fais partie d’un Corps, l’Église sainte, malgré ses membres pécheurs. Je suis une personne sanctifiée par une grâce qui a fait de moi un enfant de Dieu, mais tous mes actes ne sont pas saints.

Je suis parfois pris de vertige. J’entre dans un super-marché. Je vois 200 personnes aux caisses et je me dis : Qui sera sauvé ? Qui a entendu parler de Jésus ? À qui on en parle et comment on leur en parle ? Autour de moi vivent des gens, comme ils peuvent : en couple ou non, mariés ou non, pécheurs et moins pécheurs, qui ont tous un certain sens du bien. Comment s’adresser à eux sans leur dire : passez par la case « messe du dimanche » ?
Que peut répondre un moine à ces soucis très nobles ? Nous prions pour ces gens-là.

Propos recueillis par Alexandre Meyer. 

© Artège
© Artège

Comme un feu dévorant, par Dom Samuel, éditions Artège, mai 2016, 300 pages, 18,90 euros.


Retrouvez ici la 1ère partie de cet entretien


Publicité
Publicité