Opinion

Les médias ont-ils diabolisé Donald Trump ?

La cuisine médiatique a son ingrédient fétiche de l'année 2016 : "The Donald".

Les médias ont-ils diabolisé Donald Trump ?

Donald Trump © Flickr

Prenez une mesure de fiction, incorporez l’imaginaire au réel, versez un soupçon d’opinion, vous obtiendrez des résultats prodigieux !

« Fou furieux », « menteur », « imprévisible », « narcissique », « dangereux », « menaçant », « égocentrique », « démagogue », « raciste, « sexiste », « douteux », « vulgaire »… Une liste qu’il conviendrait d’allonger sans fin, jusqu’à épuisement complet de l’imagination, afin d’être bien certain d’avoir cerné toutes les plus grandes misères morales ! À partir de là, faire son choix pour dresser un portrait sensationnel, il y en a pour tous les goûts : les combinaisons sont infinies !

Astuce : pour relever la saveur du plat, vous pouvez y ajouter bouquet de tares psychiques. Pour ajouter du piquant rappelez-vous que toutes les considérations faciles et basses sur le faciès sont permises ! Un regard vicieux, un sourire de travers, des grimaces, des gestes gauches et outranciers, des cheveux qui ressemblent à une perruque… De quoi composer des heures de vidéos et d’images rigolotes. Servir chaud, le résultat n’en sera que meilleur.

C’est ainsi que les marmitons de la grande brigade médiatique a peaufiné un nouveau plat de saison digne du homard à l’américaine : le candidat à la présidence des États-Unis d’Amérique, Donald Trump. Un prénom de bande dessinée pour enfants, mais le potentiel prochain « leader du monde libre ».

Ses idées mises à part, que voyez-vous ? 

Donal Trump est l’Elephant man du XXIe siècle. Il n’est plus le bon client en vue dans le « paysage audiovisuel » mais une vedette du cirque Barnum. Le battage médiatique n’a jamais si bien porté son nom ! La figure de l’entrepreneur, du patron de chaîne d’hôtels et promoteur de catch, a basculé dans l’étrange et le fictionnel : un être titanesque, difforme, abominable, qui n’a plus ni traits ni carrure humaine. Il devient saisissant de constater combien cette manière d’agir est proche de sa méthode, celle dont on lui fait inlassablement le reproche : « trop d’excès, trop de caricature » !

Cette diabolisation est un phénomène burlesque. Le nom de famille « Trump » est devenu parole performative : elle produit l’acte qu’elle énonce dans l’instant même où elle est prononcée. C’est le « Gollum » du Seigneur des Anneaux. Trump n’est plus un nom, mais un mot qui signifie et provoque l’effroi, la bassesse. Trump est entré directement dans le champ lexical de la folie. Vous n’y croyez pas ? Remplacez « Trump » par « le fou furieux » dans n’importe quel article ou reportage. Vous verrez, ça marche.

Combien peuvent encore argumenter avant d’exprimer leur opinion ? Trop peu : « Oui, Trump est dangereux, car il est raciste », « Oui, Trump est vulgaire, car il est sexiste », ou bien « Oui Trump est dangereux, car il parle comme un fou furieux ». Voyez comme dans cette dernière proposition, les termes sont devenus interchangeables : « Oui, le fou furieux est dangereux, car il parle comme Trump ». Imparable.

Quand un simple agencement d’épithètes tient lieu d’analyse

À votre tour de décliner votre propre analyse du programme et de la candidature de Donald Trump. La liste des épithètes est énumérée en haut de cet article et l’ordre importe peu. Réussirez-vous à formuler un jugement cohérent sur le sujet ?

Il ne s’agit pas ici de défendre Trump, bien au contraire ! Mais simplement de constater qu’il est malheureusement devenu impossible de décrypter l’univers trumpesque depuis un observatoire qui tient jalousement cachée la substance du personnage. À bien des égards, l’analyse est si artificielle, grossière, absurde et la construction de l’avatar fictionnel pour saper le réel si parfaite, qu’il est impossible de porter sur les élections américaines un regard lucide. Et c’est bien dommage.

Donald Trump ? « Trop d’excès, trop de caricatures ». À bien y réfléchir, il est permis de se demander si la « trumpisation » des esprits n’a pas gagné tout le landerneau médiatique, même le plus hostile. Risible ou dramatique constat, à vous de juger ! La nuit américaine approche à grands pas où nous pourrons enfin humer à quelle sauce le Donald a été cuisiné…

Le choix est si… équitable

Pour s’en convaincre, une perle de la télé américaine signée Seth Meyers dans son émission Late Night, diffusée sur NBC résume assez bien le choix cornélien qui s’offre aux américains :

« C’est un problème pour beaucoup d’Américains. Ils n’aiment aucun des deux candidats.
En effet (poursuit le présentateur avec gourmandise), est-ce que vous choisissez quelqu’un qui fait l’objet d’une enquête fédérale pour avoir utilisé un serveur privé pour ses e-mails ?
Ou est-ce que vous choisissez quelqu’un qui a qualifié les Mexicains de violeurs, déclaré que Barack Obama est né au Kenya, propose d’interdire l’entrée du territoire américain à une religion toute entière (l’islam, Ndlr), qui s’est moqué d’un journaliste handicapé, qui a dit que John McCain n’était pas un héros de guerre parce qu’un héros ne se laisserait pas faire prisonnier, qui s’en est pris aux parents d’un soldat mort au combat, qui s’est vanté d’avoir commis des agressions sexuelles, qui est accusé par 12 femmes d’avoir commis des agressions sexuelles, et qui a dit que certaines de ces femmes n’étaient pas assez attirantes pour qu’il les agresse sexuellement, qui a déclaré que plus de pays devraient avoir la bombe nucléaire, a dit qu’il forcerait l’armée à commettre des crimes de guerre, que l’avis d’un juge était biaisé parce que ses parents étaient mexicains, que les femmes devraient être punies pour avoir avorté, qui a incité à la violence dans ses meetings, qui a appelé le réchauffement climatique un bobard inventé par les Chinois, qui a déclaré que sa concurrente devrait être emprisonnée, qui a fait banqueroute à six reprises, qui s’est vanté de ne pas avoir payé ses impôts sur le revenu, qui a floué ses fournisseurs et ses employés, qui a perdu un milliard de dollars en un an, qui a arnaqué ses clients avec le concours d’une université fantôme, qui a acheté un tableau de lui de presque deux mètres avec l’argent de sa fausse fondation, qui va avoir un procès pour fraude en novembre, qui a insulté le look d’un concurrent, qui a insulté le look de la femme d’un concurrent et qui s’est vanté d’attraper des femmes par les parties intimes ?
Comment choisir ? Parce que le choix est si… si équitable. »

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