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Vincent Badré : « La théorie du genre est bien présente dans les manuels scolaires »

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Entretien avec le professeur d'histoire-géographie et auteur de "L'histoire fabriquée ? Ce qu'on ne vous a pas dit à l'école".

Aleteia : Le Pape a affirmé que la « théorie du genre » était insidieusement enseignée dans les manuels scolaires français. Najat Vallaud-Belkacem répond que non. De quoi parle-t-on et qui dit vrai ?
Vincent Badré : La ministre de l’Éducation nationale a factuellement menti, il est indéniable que la théorie du genre est bien présente dans les manuels scolaires, même s’il y a finalement assez peu de professeurs qui l’enseignent dans les écoles.

Définissons d’abord ce dont on parle. La « théorie du genre » consiste à dire que féminité et masculinité sont construites socialement : l’exemple le plus général reste la robe pour les filles et le pantalon pour les garçons. Cette théorie veut donc changer de modèle social pour libérer les femmes, elle sépare donc les « bons » modèles des « mauvais ». Mais il faut noter qu’elle reste donc dans un modèle, elle ne fait qu’inverser les normes qui sont parfois oppressantes, il est vrai. Mais si le but est simplement de changer de prison, cela n’a pas grand intérêt.

La ministre, très énervée, a pourtant conseillé au Pape de regarder les manuels scolaires en question… Vous l’avez fait attentivement dans votre dernier livre, alors qu’y trouve-t-on ?
Le processus est sensiblement le même dans tous les manuels : on commence par une lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour ce faire, et selon l’avis ministériel, il faut donc déconstruire les modèles de genre : on présente donc une femme rugbyman, skateuse ou grutière et des hommes sages-femmes ou femmes de ménage. Comme je vous le disais, on sort d’un modèle type, pour enfermer les enfants dans le modèle type inverse puisqu’il n’y a aucune diversité dans les propositions.

Le problème, c’est qu’en histoire ou en géographie, il n’y aura aucune étude de modèles féminins ou masculins qui nuance l’idée toute faite de la femme princesse qu’ont en horreur les « théoriciens du genre ».

On a en revanche un enseignement explicite de la théorie du genre dans les manuels, pour poursuivre la réflexion sur les inégalités. Dans le manuel Nathan de 5ème par exemple, on trouve quelques pages après la lutte contre les inégalités un chapitre consacré à la lutte contre les stéréotypes de sexe (habile moyen de ne pas affoler les gens alors qu’il est bien question de stéréotypes de genre). On trouve alors l’illustration d’une petite fille qui arrache sa robe de princesse pour se retrouver déguisée en superman.

Qu’y-a-t-il de problématique à ça finalement ?
Le problème, c’est que l’on tente ainsi de modifier des réflexes d’enfants au lieu de s’adresser à l’intelligence des adolescents qui se posent, eux, des questions précises sur ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent faire dans la vie. Il est au mieux inefficace d’expliquer à une petite fille que c’est en arrachant sa robe qu’elle deviendra ingénieur !

Que des gens veuillent vivre en réaction, pourquoi pas. Mais le problème ici c’est qu’un modèle unique devient modèle de société. L’imposer à des enfants est particulièrement gênant. Il faudrait plutôt accompagner les adolescents pour les aider à choisir ce qu’ils gardent de leur héritage et ce qu’ils veulent choisir en fonction de qui ils sont.

Comment expliquer cet acharnement de Najat Vallaud-Belkacem à nier ce qui est aussi évident à trouver dans les manuels ?
Difficile à dire, peut-être pour ne pas choquer et ralentir ce qu’elle pense être positif. Mais c’est bien dommage, elle pourrait tout simplement assumer cet enseignement et participer au débat : il est légitime de se demander si la théorie du genre est le seul moyen d’assurer l’égalité. La question est d’autant plus légitime que beaucoup de professeurs ne l’enseignent pas parce que c’est compliqué, problématique parfois, ou tout simplement délicat. Sans compter que l’inter-culturalité rend tout discours simple impossible : les élèves n’ont pas la même vision ou conception de l’homme et de la femme selon leurs culture d’origine.

Le Pape parlait d’un père de famille dont le fils voulait devenir une fille… Vous n’avez pas l’air de penser que nous en sommes là quand même !
Cette histoire peut tout à fait être vraie, et l’enfant aurait alors saisi directement l’implicite de l’enseignement dispensé. Je m’explique. Quand je fais un cours ou que je combats une idée reçue, les élèves réagissent très différemment et je le constate ensuite dans leurs copies. Ceux qui n’auront pas travaillé ne se souviendront de rien. Ceux qui auront travaillé superficiellement, il n’y aura plus que l’idée reçue, sans la critique. Ceux qui travaillent vraiment auront suivi mon raisonnement. Mais il y a également celui qui travaille superficiellement mais qui écoute en classe : celui là n’aura retenu que les choses sur lesquelles j’aurai insisté, et tiendra donc un discours très extrémiste.

Cet enfant dont le Pape a entendu parlé appartient sûrement à la dernière catégorie : il aura vu « Julien la sage-femme » et « Maud la grutière » et ce sera dit : je veux être une fille, c’est nettement plus sympa !

Les manuels ne montrent pas ce raisonnement, parce que ce sont aux profs de le faire, mais il est bien là. Et tout professeur vous le dira : parfois, quand les élèves ont tout oublié, ce qui reste c’est l’implicite.

Et en quoi la critique du Pape est-elle finalement fondée, même historiquement ?
Au XIXe siècle, on expliquait que la femme avait des seins, l’homme non et qu’elle devait donc porter les enfants, s’en occuper et rester à la maison. On insistait d’autre part sur le fait qu’elle était trop émotive pour faire de la politique ou diriger quoi que ce soit. En clair, il n’y avait que la nature.

Aujourd’hui, on veut exactement l’inverse : nier la nature, à moins d’être accusé de biologisme.

L’Église offre une troisième voie entre deux visions radicales et excessives en réalité. Saint Paul nous le dit : nous sommes incarnés, faits de chair, mais nous avons également un esprit. Le discours catholique est donc simple : nous sommes corps et esprits et nous devons faire la part des choses.

Nous sommes évidemment déterminés et contraints par notre héritage dans une certaine mesure, mais également libre de nous accomplir en tant que personne. Il faut commencer par accepter ce qui est pour ensuite exercer sa liberté. Il est vrai aussi qu’il y a de multiples manières d’exprimer sa masculinité et sa féminité et l’Histoire est très utile pour le réaliser.

Vous êtes justement professeur d’histoire, quels sont ces exemples ?
On peut par exemple parler de Louis XIV qui pleurait comme une madeleine à chaque spectacle auquel il assistait. Il était très émotif, il était couvert de rubans et portait des talons hauts mais personne n’a jamais eu l’idée de lui dire qu’il était une fille !

On a également eu au XVIIe et XVIIIe siècles des femmes qui ont gouverné la Russie, l’Autriche et même la France, et qui n’ont pas laissé que de bons souvenirs à leurs ennemis ! Et pourtant, elles étaient bien des femmes, mais personne ne trouvait ça absurde à l’époque, il a fallu attendre le XIXe siècle.

Donc par l’histoire, on pourrait proposer des ouvertures aux enfants en leur montrant qu’il y a différentes manières d’être homme ou femme, sans leur plaquer un modèle pour en détruire un autre !

Propos recueillis par Charlotte d’Ornellas.

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