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Gauche, droite… Une alternative dépassée ?

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FRANCE, Paris: The auditorium of the National Assembly, in Paris, is seen during a weekly questions to the government session, on June 10, 2015 - CITIZENSIDE/YANN KORBI
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La dichotomie centenaire entre "gauche" et "droite" est bien usée. Mais ce n’est pas une raison pour se désintéresser du politique.

Tous ceux qui ne sont pas « de gauche » sont « de droite ». C’est l’un ou l’autre. Il n’y a pas de troisième voie. C’est ce que nous serinent depuis un bon siècle ceux qui se disent « de gauche », tout en s’arrogeant le monopole de la pensée et en exerçant largement celui du discours. Reste à savoir ce que signifie être « de gauche ». Si l’on y regarde de près, ce n’est pas évident du tout.

C’est un label relativement récent. Il n’existe pas vraiment pendant la Révolution française dont il se réclame. Si, à la Constituante (1789-1791), les opposants à l’absolutisme royal se placent à gauche du président, à la Convention (1792-1795), les « Montagnards » radicaux siègent en haut à droite, et ce sont les « Girondins » modérés et bientôt débordés qui se trouvent à gauche. L’appellation « gauche » apparaît vers 1900 sous la Troisième République, pour désigner l’ensemble des dreyfusards, et donc les partisans de la justice et du progrès, qui résistent aux conservateurs et autres traditionnalistes réputés égoïstes et obtus.

La « gauche » a eu besoin pour exister d’une « droite » qui n’existait pas

L’ennui est que cette dénomination masque bientôt en France (on y recourt bien moins ailleurs) de graves divisions entre les « radicaux » qui deviennent des notables soucieux de préserver leurs acquis, les socialistes plus ou moins dogmatiques ou pragmatiques, et les communistes qui vont eux-mêmes se séparer en clans antagonistes (staliniens, trotskistes, maoïstes, etc.). En 1936, la précaire alliance radicaux-socialistes-communistes se nomme « front » non pas « de gauche », mais « populaire ».

L’impossibilité pratique d’une « gauche unie » se confirme sous la Quatrième République, et c’est le système électoral de la Cinquième qui, à partir de 1958, va cristalliser deux camps : une « gauche » toujours aussi composite, dans l’opposition jusqu’en 1981, et une « non-gauche » qui n’a aucune envie de s’étiqueter « droite », qui prétend n’être pas moins républicaine au service de la justice et du progrès et qui a encore moins de cohérence et de consistance idéologique. Si bien qu’en forçant à peine, on peut dire que la « gauche » a eu besoin pour exister  d’une « droite » qui n’existait pas.

La « gauche » enfin au pouvoir s’est, dès 1984-1986, avérée plus réaliste qu’elle ne l’affichait avant, et de même lors des alternances de 1988, 1997 et 2012 en sa faveur. Mais deux autres facteurs ont modifié la donne. D’une part son prestige intellectuel s’est effondré avec la déconfiture du communisme (aussi bien maoïste que poststalinien) qu’elle se refusait à réprouver et dont pratiquement personne – y compris dans la « non-gauche » – n’imaginait l’écroulement. D’autre part, Mme Thatcher et M. Reagan ont redoré dans les années 1980 le blason du libéralisme – plutôt que de la « droite » (déconsidérée depuis 1945), ou du « capitalisme » (appellation imposée de l’extérieur par le marxisme). Ce renouveau de l’économie de marché a reposé sur des technologies de pointe (dont le numérique et internet), qui ont privé la « gauche » de sa certitude qu’elle était forcément toujours en avance.

Aujourd’hui

Du coup, certains ont commencé à oser se déclarer « de droite ». À l’inverse diamétral, d’autres n’ont pas accepté la ruine de leurs illusions et se sont mis à accuser de trahison les dirigeants « de gauche » qui ne parlaient plus de révolution. D’autres encore, plus nombreux, ont choisi, pour exprimer leur frustration et puisqu’il n’y avait plus à leur niveau de différence perceptible entre les deux camps, un nationalisme identitaire dont la vision n’est pas moins utopique et simplement plus étriquée que celle de la « gauche ».

Dans le même temps, celle-ci n’a pas seulement accepté une bonne part de libéralisme économique. Le libéralisme politique (dont elle est issue) a toujours été pour elle un allié électoral et (malgré sa faiblesse face au léninisme) le gage de sa vertu démocratique. Mais, pavloviennement soucieuse d’aller « dans le sens de l’Histoire » et du Progrès, elle a aussi adopté le troisième volet du libéralisme  (inséparable des deux premiers) : celui des mœurs. Ce qui a donné récemment, à défaut d’une révolution politico-sociale que bien peu tiennent encore pour la panacée, les réformes « sociétales » que nous savons – lesquelles, jointes au « consumérisme », ont en réaction justifié et dopé toutes sortes de traditionalismes, surtout religieux et particulièrement musulmans (tandis qu’à l’échelle mondiale, l’islam succédait au communisme comme pôle de la résistance à la suprématie du libéralisme occidental).

Que choisir ?

Dans un tel contexte, où peut se situer le chrétien ? Il est tentant de renvoyer dos à dos les deux côtés. Après tout, il n’y a pas à choisir entre la dérégulation de l’économie et celle des mœurs : l’une écrase les plus faibles sous la loi de la jungle, l’autre asservit aux pulsions anarchiques et suicidaires qu’elle légitime. Et pourtant, la protection sociale n’est pas un luxe, mais un devoir. Et puis la révulsion qu’inspire la permissivité ne condamne pas au passéisme ni à l’immobilisme. La foi interdit autant de rejeter la « gauche » en bloc que de tout miser sur la « non-gauche ».

En ces domaines où aucune science infaillible ne peut dicter la gestion des affaires ni éclairer les décisions à prendre, et où interviennent d’autres paramètres objectifs que les principes moraux découlant de la Révélation, il y a des paris à faire, sous peine d’irresponsabilité et donc de manquement à la charité. Non pas en se résignant à ce qui peut être présumé le moindre mal, mais avec un triple espoir : que les options offertes ne se présentent pas comme des absolus et respectent le plus explicitement possible la dignité et la vocation de l’homme ; que l’alternative n’oppose pas en dernier ressort un mythe épuisé au symétrique imaginaire qu’il a produit et auquel il ressemble de plus en plus ; et que les chefs de la nouvelle (et provisoire) majorité qui se dégagera n’oublient pas qu’ils auront reçu non pas un pouvoir discrétionnaire et les moyens de le garder, mais la mission du service de tous.

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Jean Duchesne, agrégé d'anglais et enseignant en classes préparatoires scientifiques, fut le plus proche collaborateur du cardinal Jean-Marie Lustiger dont il est l'exécuteur testamentaire. Membre de l'Observatoire Foi et Culture, Jean Duchesne est Directeur administratif de l'Académie Catholique de France et l'un des fondateurs de l'édition française de la revue Communio. Ami du théologien Louis Bouyer, il lui a consacré une importante biographie.

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