Église

L’accolade de Cuba : Moscou exulte, Kiev ne désespère pas

Alors que le Premier ministre russe exalte la rencontre entre le patriarche de Moscou et le Pape, le primat de l’Église grecque-catholique d’Ukraine invite ses fidèles à "ne pas en faire un drame" et à ne "pas exagérer son importance".

L’accolade de Cuba : Moscou exulte, Kiev ne désespère pas

L'archevêque majeur de l’Église grecque-catholique d’Ukraine, Mgr Svietoslav Shevchuk © Sergii Kharchenko / NurPhoto

Vladimir Poutine n’a pas encore parlé, mais le Premier ministre russe Dimitri Medvedev, lui, n’a pas perdu une seconde pour faire connaître au monde la satisfaction des autorités russes après la rencontre à Cuba entre le patriarche de Moscou Cyrille et le pape François, le 12 février dernier. Et il l’a fait dans un cadre particulièrement éloquent : la Conférence de Munich sur la sécurité où de nouvelles tensions entre la Russie et certains pays occidentaux sont apparues jusqu’à faire ressusciter le spectre d’une « nouvelle guerre froide ». Cette rencontre est « un exemple lumineux » de ce que doit être l’ouverture d’un processus de « rapprochement réciproque », a déclaré le ministre russe. Et il a ajouté : « Avant la rencontre, ces deux Églises ne communiquaient pas depuis des siècles, retrouver une confiance mutuelle n’est pas chose facile. Difficile à dire pour l’instant combien de temps il faudra pour cela, mais ce pas était nécessaire ».

Satisfaction des uns, méfiance des autres

Mais si la satisfaction des leaders politiques de Moscou était prévisible, l’irritation qui serait ressortie des commentaires venant d’Ukraine l’était encore plus, comme en témoigne l’archevêque majeur de l’Église grecque-catholique d’Ukraine, Mgr Svietoslav Shevchuk. Dans une longue interview diffusée le 14 février sur les sites officiels de la communauté ukrainienne, l’archevêque a tout de suite fait comprendre que cette accolade avait « fatalement » été accueillie « avec méfiance » par une bonne partie de la communauté grecque-catholique en Ukraine. Quand le Vatican et Moscou organisent des rencontres ou signent des textes communs, a-t-il dit, « il nous est difficile, par expérience, d’en attendre quelque chose de bon ».

Mais au fil de l’entretien le ton change et l’archevêque procède à une lecture articulée de l’événement, veillant tout d’abord à protéger de toute critique le pape François et sa décision d’embrasser Cyrille « en frère ». François, dit-il, a vécu cette rencontre comme un grand événement spirituel, rappelant aux catholiques et orthodoxes qu’ils partagent le même baptême et que l’unité entre « les Églises ne se construit qu’en prenant ensemble le même chemin « . En revanche, chez le patriarche de Moscou, l’archevêque ukrainien affirme avoir perçu une toute autre attention, « d’autres intérêts », comme si celui-ci bougeait dans un « monde parallèle » à celui du Pape, sans référence à aucune dimension spirituelle et théologique. En même temps, Mgr Shevchuk a une « réelle admiration », un profond respect pour le Pape et « une certaine crainte révérencielle » pour son humilité, et il ne s’en cache pas. « Je le vois comme un vrai serviteur souffrant de Dieu, qui ne cherche qu’une seule chose : rendre témoignage à l’Évangile du Christ auprès des hommes d’aujourd’hui, et être dans le monde, mais sans se détacher du Christ pour avoir le courage de ne pas être de ce monde ».

Ne pas juger trop vite

Le primat invite à « ne pas se précipiter pour juger le Pape ». Cela serait se mettre au même niveau que tous ceux qui analysent cette rencontre en lui donnant une clef de lecture politique, et veulent « exploiter l’humilité du Pape à des fins purement humaines. Si nous n’entrons pas dans la réalité spirituelle du Saint-Père et ne discernons pas ensemble, avec lui, l’action de l’Esprit Saint, ajoute-t-il, nous risquons de rester prisonniers du Prince de ce monde et de ses disciples ». Sur la préparation de la rencontre, Mgr Shevchuk a des réserves quant au rôle joué par le Conseil Pontifical pour la promotion de l’unité des Chrétiens dans la rédaction – avec le département pour les relations extérieures du patriarcat de Moscou – de la déclaration commune signée par Cyrille et François. Il estime que « pour un document qui ne devait rien avoir de théologique, mais reposer plus sur du social et du politique », difficile d’imaginer « une équipe plus faible » que celle-ci. Le dicastère, souligne-t-il, a des compétences théologiques dans les relations avec les différentes Églises et communautés chrétiennes, mais n’est pas une experte en politique internationale, surtout sur des sujets aussi délicats que « l’agression de la Russie en Ukraine ».

Dans la déclaration commune du Pape et du patriarche, le passage consacré au conflit en Ukraine était, semble-t-il, le passage destiné à susciter le plus d’objections au sein de l’Église grecque-catholique. Mgr Shevchuk dit « comprendre » les sentiments de tous ceux qui lui ont confié « s’être senti trahis par le Vatican » et « considérer la déclaration commune comme une sorte de soutien indirect du Saint-Siège à l’agression russe contre l’Ukraine ». En même temps, il invite tous les grecs-catholiques d’Ukraine à « ne pas dramatiser cette déclaration et ne pas exagérer son importance dans la vie de l’Église ».

Entre espoirs et objections

Il y a dans cette déclaration, relève-t-il, tant de points positifs. Au paragraphe 25 surtout, le primat d’Ukraine apprécie les « termes respectueux » qui sont utilisés pour définir l’Église qu’il représente et le crédit qui lui est donné en tant que « sujet ecclésial » actif dans les relations avec les Eglises orthodoxes. « On dirait que les orthodoxes russes n’ont maintenant plus d’objection à notre droit d’exister », déclare Mgr Shevchuk. Moscou, rappelle-t-il, a toujours demandé au Vatican « une interdiction virtuelle de notre existence et une limitation de nos activités ». C’était d’ailleurs une des conditions pour que la rencontre entre le Pape et le patriarche puisse se faire. On a été accusé jadis de nous étendre sur le territoire canonique du patriarcat de Moscou, mais aujourd’hui, à en croire cette déclaration commune, il semblerait que « notre droit à exercer notre pastorale, partout où nos fidèles ont besoin de nous, soit reconnu ».

Sous Jean Paul II, au cours des dernières années de son pontificat, les responsables de l’Église grecque-catholique d’Ukraine avaient l’impression que leur Église serait bientôt être élevée au rang de patriarcat. Une lettre signée par le cardinal Walter Kasper – qui était à l’époque président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens – était arrivée au patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée pour lui signifier l’intention du Pape de créer un patriarcat grec-catholique en Ukraine. Mais la nouvelle avait provoqué des réactions négatives – et compactes – dans toutes les Églises orthodoxes, et pas seulement au niveau du patriarcat de Moscou. Trois lustres plus tard, sachant le projet enterré pour une durée indéterminée, « on peut comprendre la réaction des représentants de l’Église catholique ukrainienne face à la déclaration conjointe du Pape et du patriarche », fait valoir Mgr Shevchuk. Il conclura en se voulant rassurant : pour avoir connu d’autres déclarations, nous survivrons aussi à celle-ci , d’autant plus que l’union et la communion avec le Saint-Père, successeur de l’apôtre Pierre, n’est pas le résultat d’un accord politique ou d’un compromis diplomatique mais concerne notre foi ».

Traduit de l’italien par Isabelle Cousturié