Opinion

Vive les commémorations… absurdes mais ô combien commodes

De l’utilité des commémorations de 1866 à 2016, en passant par 1916 et 1966 juste pour voir.

Vive les commémorations… absurdes mais ô combien commodes

MARTIN BUREAU / POOL / AFP

Notre époque aime les commémorations. L’information stockée non plus dans des bibliothèques mais dans nos ordinateurs excède désormais largement la capacité de nos mémoires. Un moyen de pallier cette insuffisance (ou du moins d’exploiter tout ça) est d’en ressortir des trucs qui se sont passés il y a un nombre bien rond d’années : 50, 100, 150… C’est arbitraire, bien sûr, mais cela peut ne pas être absurde.

1966, « l’ère de la post-modernité s’ouvre enfin », pensent-ils

Il y a 50 ans ont été publiés trois livres qui ont peut-être marqué la fin de la « modernité » dont on se gargarise pourtant encore aujourd’hui : Les mots et les choses de Michel Foucault ; Critique et vérité de Roland Barthes ; et les Écrits de Jacques Lacan. Le premier laissait entendre que le mode et l’angle de connaissance du monde et de l’homme qui s’étaient établis depuis les Lumières n’étaient pas forcément définitifs. Le deuxième signalait la « mort de l’auteur » en littérature, puisque ne restait de ce qu’il avait produit que ce que s’en appropriaient puis oubliaient les lecteurs. Le troisième tentait de relier les doctrines freudiennes à la linguistique et ainsi de les intégrer dans la mouvance intellectuelle du structuralisme.

Celui-ci insinuait que, transversalement à des spécialisations aussi diverses que l’ethnologie (Claude Lévi-Strauss), la philosophie (Louis Althusser), la psychologie (Jean Piaget) ou la sociologie (Pierre Bourdieu), en plus de l’histoire revue par Foucault, la littérature d’après Barthes et la psychanalyse selon Lacan, tout est régi par des mécanismes sous-jacents mais instables. Il en résultait, après la « mort de Dieu » nietzschéenne, une « mort de l’homme » qui disqualifiait l’affirmation sartrienne que « l’existentialisme est un humanisme ». Ce qui a abouti un peu plus tard à la « déconstruction » de Jacques Derrida et à la « postmodernité » de Jean-François Lyotard – là où le mythe du Progrès retrouve le marxisme à la déchèterie de l’Histoire et où l’être humain façonné par sa nature et sa culture n’est plus que l’individu qu’il décide d’être au jour le jour, au gré des circonstances et des tentations. Le triomphe des « sciences humaines » induit ainsi ce que C.S. Lewis a appelé dès 1943 « l’abolition de l’homme ».

1916, la ruine des illusions

Ce qui est rétrospectivement étonnant, c’est le temps qu’il avait fallu aux intellectuels de 1966 pour prendre en compte un processus pourtant irrécusablement entamé depuis exactement 50 ans à l’époque, à savoir la ruine de deux illusions : celle d’un Progrès auquel résisterait en vain un conservatisme « réactionnaire » ; et celle de l’avènement concomitant d’un humanisme libéré de toute foi superstitieuse en une vérité transcendante. Ces deux baudruches avaient en effet explosé pendant la Première Guerre mondiale, en 1916. Cette année-là – il y a cent ans – a été marquée par deux monstrueuses batailles : Verdun depuis février, et à partir de juillet la Somme. L’ampleur sans précédent des arsenaux mis en œuvre et du nombre des victimes des deux côtés aurait dû suffire à prouver que l’homme n’est pas automatiquement épanoui par les moyens technologiques que ses savoirs lui permettent de développer, mais en devient dépendant jusqu’à ce qu’ils le défigurent et enfin l’écrabouillent.

Aujourd’hui, en 2016, c’est comme si la rationalité qui a fait des millions de morts il y a un siècle gardait tous ses mérites et ses attraits. Et au bout d’un demi-siècle, même si on ne parle plus guère du structuralisme, la « postmodernité » qui en est issue continue discrètement de justifier des mœurs qui revendiquent allègrement de s’inscrire dans un « sens de l’histoire » qu’elle niait précisément. Expliquons-nous : l’avortement, la PMA et la GPA (au début de la vie), les couples et familles recomposables à merci et le « mariage pour tous » (au milieu) et (à la fin) l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie, avec en prime comme horizon le transhumanisme, impliquent l’acceptation d’une part des croyances qui ont rendu possibles Verdun et la Somme, et d’autre part de leur démolition par Foucault, Barthes, Lacan et consorts – lesquels d’ailleurs s’offusqueraient sans doute que leurs laborieuses spéculations deviennent des dogmes que l’intelligentsia actuelle ne se fatigue plus à discuter.

1866, retour au sources : et si la réalité dépassait les simples apparences ?

Ne reste-t-il donc qu’à dénoncer et se lamenter ? Certes non ! Car il suffit de découvrir, en remontant encore 50 ans en arrière, une autre commémoration à célébrer : celle de la naissance en 1866 de Vassili Kandinsky (mort fin 1944, peu après la libération de Paris). Ce Russe émigré en France s’inscrit dans une incontestable « modernité », et comme théoricien aussi bien que praticien de l’art. Il est reconnu comme l’inventeur de l’abstraction en peinture.

Fut-il un révolutionnaire ? Pas au sens où on l’entend communément. Car il a cherché non pas la rupture, mais l’approfondissement ou le dévoilement ; non pas ce nouveau que périme bientôt le principe de liquidation du passé par lequel il s’affirme, mais ce qui reste toujours à découvrir dans l’inépuisable richesse du donné – c’est-à-dire non seulement du créé, mais encore du révélé par le Créateur Lui-même. C’est ce qu’exprime le titre significatif de son essai Du spirituel dans l’art (1911 – il y a 105 ans). Et c’est aussi bien de sa foi mystique de chrétien orthodoxe que de la contemplation des œuvres de Rembrandt, Monet, Cézanne et Matisse (entre autres) qu’il a tiré cette idée que (comme le dit fort bien le philosophe et critique d’art Philippe Sers) « en faisant l’économie d’une figuration trop détaillée du spectacle extérieur, la structure intérieure de la réalité peut apparaître ».

Que cette approche tourne au procédé qui donne lieu dans l’art dit « contemporain » à des « installations » où pas grand-chose ne transparaît malgré l’ingéniosité des pédants commentaires dans les catalogues, ce n’est pas si surprenant. C’est un peu de la même façon que ce qu’il y a de juste et bon dans les avancées scientifiques depuis le XVIIIe siècle autant que dans leurs remises en cause à la fin du XXe a pu (et peut encore) être détourné en divers systèmes plus ou moins idéologiques et homicides. Le « spirituel » de Kandinsky n’est pas présent que dans l’art. Et ce n’est pas le remède magique à tous nos maux, mais le niveau intime où chacun joue non seulement sa vie, mais encore celle des autres et leur avenir.