Économie

Jérôme Kerviel : « Je suis le monstre créé et recraché par la finance »

Jérôme Kerviel a brièvement rencontré le pape François mercredi 19 février, dans l'après-midi. Il y a quelques jours, Aleteia publiait une interview exclusive de l'homme qui devait cinq milliards...

Jérôme Kerviel

Pascal Rostain

Son nom évoque à lui seul tous les excès de la finance, de la spéculation à outrance, des risques sans limite, au seul bénéfice du profit extrême. Ex trader vedette au sein de la Société Générale, Jérôme Kerviel est accusé d'avoir joué et perdu des milliards d'euros par son employeur. Sa chute aura-t-elle été aussi celle d'un système, ou au contraire permis qu'il perdure ?  Si lui doit aujourd'hui assumer une dette équivalente aux pertes que la banque lui impute (près de 5 milliards d'euros !) et une condamnation à 5 années de prison, dont trois fermes, le système qu'il a incarné paraît se porter toujours aussi bien. A quelques jours du jugement ultime de l'affaire qui porte son nom, et alors qu'il vient de rencontrer brièvement le Pape au Vatican, l'homme le plus endetté que l'humanité ait jamais porté, semble vouloir être en paix avec sa conscience.

Aleteia : Pourquoi acceptez- vous de vous exprimer aujourd'hui, à la veille du jugement de "l'affaire Kerviel" en cassation ?

Jérôme Kerviel : Parce que mon nom est devenu le synonyme de ce que la finance a pu créer de pire. Il m’a été infligé une condamnation sans précédent de près de 5 milliards d’euros. Personne, avant moi n’avait eu à supporter une telle condamnation, un tel châtiment. Cette condamnation s'appuie sur des mensonges : la Société Générale aurait ignoré que j'ai pris sur les marchés spéculatifs des positions de 50 milliards d'euros. J'ai été présenté comme ayant inventé "un système" alors, qu’un an avant l’éclatement médiatique de cette affaire, un salarié de cette même banque s’était suicidé après avoir appliqué ce même système que nos supérieurs nous apprenaient et auquel nous avons été formés. Je souhaite m'exprimer parce qu'au-delà de la justice et de mon propre sort, je veux rendre compte des épreuves qu'il m'est désormais imposé d'affronter, en espérant que tout ceci ne soit pas vain.

Au-delà de l'argent, de votre dette, humainement, que vous a coûté l'affaire qui porte votre nom ?

J.K. : Elle m’a coûté ce que je suis devenu. Je suis devenu ce que la banque a fait de moi : d’abord un bon soldat, sans grande profondeur, puis une sorte de coupable renfermé. Je suis timide et réservé, mon ami et avocat en rit en disant que c’est parce que je suis Breton et que les bretons sont taiseux. J’ai les atouts d’un coupable idéal parce que je m’exprime peu et que ma voix est basse. Cela a été longtemps pris pour du mépris et de l’arrogance, mais c’est tout l’inverse. À chaque stade de l’affaire, j’ai eu peur et j’ai été dépassé. Je ne sais jamais ce qui va se passer demain et cela m’épuise littéralement. Je me bats pour laver le nom de ma famille : j’ai été présenté comme le responsable de la crise financière de 2008. J’ai eu l’occasion de le dire : je suis le monstre créé et recraché par la finance. Mon père est mort fier de mon « parcours » avant tous ces événements et si je regrette son absence, je suis soulagé qu’il n’ait pas assisté à ce que j’ai enduré par la suite. Ma mère est tombée très gravement malade immédiatement après l’éclatement de l’affaire, et ne survivra probablement pas à mon incarcération. Je ne veux pas qu'elle meure en se disant que j'ai sali notre nom.

Avez-vous encore confiance dans la justice ?

J.K. : Il a été décidé que je devais être le "bouc émissaire" de cette affaire. Cela fait maintenant six ans que je me bats pour prouver mon innocence. Mon emprisonnement injuste est peut-être imminent. Ce dossier est devenu, malgré moi, un sujet de société qui dépasse l’être humain que je suis. Mais les errements judiciaires qui entachent chaque pan de mon dossier ont achevé de me faire perdre toute confiance dans la justice des hommes.

Etes-vous prêt aujourd'hui à reconnaître en toute franchise que vous vous êtes trompé ?

J.K. : Je me suis trompé dans ce qui me semblait et m'était présenté comme un accomplissement absolu. Je me suis trompé en participant à ce système. Je dois avouer que si je ne m’étais pas retrouvé au cœur de cette affaire, je ne suis pas certain que j’aurais acquis le recul nécessaire pour prendre conscience de ce que je faisais et mesurer l’impact de mes actions. J'ai fait ce que la banque m'a appris à faire et je n'ai volé personne.

Mais reconnaissez-vous une responsabilité personnelle dans cette affaire ?

J.K. : Il y a deux interrogations dans votre question. Il est tout à fait indiscutable que le système financier, faussement régulé de par le monde, est à l’origine des crises successives qui ont de lourdes conséquences sur la plupart des femmes et des hommes de la planète. Ce système, tel qu’il existe aujourd’hui, sera la cause de son propre effondrement si les dirigeants de ce monde n’acceptent pas de se saisir du sujet.
Mais suis-je coupable de ce dont je suis accusé, c’est à dire d’avoir spéculé sans que mon employeur le sache ? La réponse est résolument non. Je maintiens ce que j’ai toujours dit : ma hiérarchie connaissait mes positions de trading au jour le jour et tout allait bien tant que mes positions faisaient gagner de l’argent à la banque. D’ailleurs, à ma connaissance, il n’existe nulle part, dans le monde, d’affaires où un système financier aurait dénoncé les agissements d’un trader alors que celui-ci était en train de lui faire gagner de l’argent. C’est un système d’une très grande hypocrisie, un système auquel j’ai activement participé.

Pour autant, ma part de responsabilité personnelle, je n’ai jamais tenté de m’y soustraire : oui, dans le cadre de mon travail, j’ai spéculé contre certaines entreprises induisant en cela des conséquences sur l’emploi de ces entreprises. J’ai spéculé contre des monnaies contribuant à les affaiblir. Oui, j’ai spéculé, faisant ainsi gagner beaucoup d’argent à mon employeur, sur diverses crises financières et politiques. C’est à cela que j’ai été formé. Oui, en résumé, j’ai participé à l’œuvre de la finance dans ce qu’elle a de pire, de plus malsain et de plus inavouable. Ce que nous faisions nous était présenté comme une « activité normale et utile », alors que c’était radicalement le contraire.

En quelques mots, comment décririez-vous le fonctionnement de la finance spéculative ?

J.K. : Ce système se nourrit de catastrophes et malheurs puisque tout est prétexte pour spéculer pour faire de l’argent, sans avoir rien fabriqué au préalable. Comprenez-moi bien, la spéculation ne crée rien. Pour vous donner un exemple de la perversité du système spéculatif, il suffit de se souvenir que les journées de trading les plus profitables pour les banques sont celles où se déroulent de grandes catastrophes : attentats, tsunami, déclarations de guerres…).

Quelles leçons n'avons-nous pas encore tiré de la crise financière ?

J.K. : Aucune réforme de fond et concertée n’a été engagée alors que les hommes politiques de tous les pays n’ont eu de cesse de dénoncer les effets pervers et dévastateurs de la finance. Si vous me permettez un parallèle, les dérives de la finance sont traitées avec la même désinvolture que le dérèglement climatique : tout le monde comprend que nous courrons à la catastrophe sans être capable de mobiliser l’énergie suffisante permettant un sursaut collectif et des réformes en profondeur.

Au bout de six ans de combat, vous sentez-vous prêt à affronter la prison ?

J.K. : Non, personne, innocent de ce dont il est accusé, ne peut s’y résoudre. Le système financier préfèrera toujours un seul coupable à un exercice de remise en cause collectif. Alors je serai celui-là, mais je ne suis pas disposé à l’accepter. Sur le plan personnel, ma vie a été bouleversée par cette affaire et a causé injustement du tort à mes proches, à commencer par ma mère, qui fait face avec courage à la maladie. Cette affaire aura également causé du tort à bien des honnêtes personnes qui travaillent à la Société Générale et qui sont au contact des clients. Mais je dois aussi souligner que bon nombre de ces salariés m’ont apporté un soutien réconfortant.

Vous parlez d'honnêteté et de morale. Qui selon vous incarne aujourd'hui ce message et ces valeurs ?

J.K. : Le Pape François représente pour moi une figure -LA figure- morale d’honnêteté et de droiture. Ses prises de paroles engagées font écho à l’éducation et aux valeurs qui m’ont été inculquées par mes parents, et dont je n’aurais sans doute jamais dû m’éloigner. De par ses actes et ses actions concrètes, il est évident que le Pape place l’humain au centre de son discours et de son action. Selon moi, la condamnation par le Pape des dérives de la finance internationale, la fermeture de plus de 900 comptes bancaires présentés par la presse comme extrêmement douteux, constituent un acte fondateur, de courage absolu et de clarté dans le chemin qui doit être emprunté pour améliorer la vie des gens. Ce que je ne comprenais pas alors et que je perçois aujourd’hui, c’est que les dérives de la finance, qui profitent à très peu de personnes, nuisent gravement à la vie du plus grand nombre. Il est étrange pour moi de vous dire ça car j’avoue que ma foi est fragile et qu’elle a été entamée largement par toute l’injustice de cette affaire et dans le même temps, j’ai foi en cet homme et sa détermination. C’est pour moi l’image d’un phare qui montre un cap, seul à même de moraliser le système et de mettre en échec l’insupportable relégation de l’humain au second plan.

Propos recueillis par Jesús Colina et Yvon Bertorello
Avec la collaboration de Judikael Hirel pour l'édition française.

Lire aussi l'analyse de Jesús Colina : Les trois leçons de l'affaire Kerviel.

(Photo copyright Pascal Rostain)